Si j'étais une femme, je serais fâchée

Sur les terrains de l'Assemblée nationale se ... (Photothèque Le Soleil)

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Sur les terrains de l'Assemblée nationale se dressent les statues d'Idola Saint-Jean, de Marie Lacoste Gérin-Lajoie et de Thérèse Casgrain, et l'extrême droite, la statue de Marie-Claire Kirkland.

Photothèque Le Soleil

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Le Soleil

À M. Denis Angers, directeur des communications

 

Commission de la capitale nationale du Québec

Je doute fort que ce que je vais vous écrire n'aura pas d'importance aux yeux des gens qui décident des aménagements de la colline parlementaire. J'habite les abords du Parlement et j'ai pris soin de visiter le nouveau monument en l'honneur des femmes politiciennes à trois ou quatre reprises depuis son dévoilement. J'ai eu envie quand même de vous transmettre mes impressions.

Je ne suis pas une femme, mais il s'agit, je crois, de la première oeuvre érigée sur ce site en l'honneur d'une ou de femmes, qui ne sont représentées ailleurs que sous la forme d'allégories mythologiques ou simplement de figures décoratives. Cela en fait, par conséquent, une oeuvre exceptionnelle, qui devait être destinée à la postérité et posséder de ce fait une valeur artistique indiscutable, allant bien au-delà du petit message politicosocial qui se sera estompé dans une ou deux générations.

Pas question, évidemment, de donner dans un style académique post-dix-neuvième siècle qui aurait pu s'accorder à l'architecture environnante, mais ne traduirait pas la créativité et les modes d'expression propres à notre époque. À titre de référence, je crois que la Pyramide du Louvres a gagné le pari en usant d'un style contemporain très affirmé, loin du pastiche qui aurait défiguré la cour du palais renaissance qui l'entoure, avec une qualité architecturale certaine et une originalité dans le dépouillement qui ont littéralement transfiguré le vieux musée, en lui donnant une énergie toute contemporaine et davantage de fonctionnalité.

Nous aurions pu rêver d'un miracle semblable avec le premier monument dédié aux femmes, après le gâchis soviétisant des mannequins grossiers et sans caractères de Duplessis, René Lévesque, Jean Lesage et Robert Bourassa. J'exclue le petit bonhomme desséché qu'on a planté derrière le Pigeonnier, plutôt original et sympathique dans son genre. Au lieu de cela, les jardins de l'Assemblée nationale nous proposent, encore, un autre mausolée pour le «Père Lachaise» de nos politiciens défunts, sous la forme d'une grosse oeuvre figurative et platement documentaire, utilisant quatre femmes en robe de quatre époques avec sacoches et chapeaux assortis, dont deux sont pratiquement sorties du même moule avec le même geste du bras gauche levé en direction de la porte de l'Assemblée nationale (que de subtilité dans le message), pour représenter quatre femmes de quatre époques différentes et qui ont fait avancer les femmes du Québec. Très instructif pour les badauds qui ne se souviennent pas des noms des héroïnes en question, et qui pourront les lire sur la plaque commémorative, mais entièrement dénué de créativité et de réelle valeur artistique à mon avis, que du premier niveau.

J'ai vu des pièces de ce genre servant d'enseignes pour des centres commerciaux en Asie. Les Chinois en sont friands. Ne dirait-on pas, d'ailleurs, qu'elles indiquent l'entrée d'un magasin de sacoches et de chapeaux? Est-ce une référence subliminale aux magasins Simons, qui ont payé la (très belle) fontaine de Tourny, vers laquelle nos quatre «magasineuses» se dirigent à toutes jambes? Si j'étais une femme, je serais fâchée. Pourquoi les monuments de la colline parlementaire doivent-ils toujours niveler par le bas en ne s'adressant qu'au cerveau reptilien des passants? Doit-on y voir aussi un hommage à l'analphabétisme et au faible niveau culturel des Québécois?

Que transmettra-t-on aux générations futures à l'aide de cette vilaine collection de politiciens morts engoncés dans leurs disgracieux complets et tailleurs bureaucratiques? J'inclus les cinq ou six gros messieurs bedonnants aux complets de bronze carrés qui étaient là avant l'arrivée des quatre matantes.

Je regrette que l'on n'ait pas pris le temps de choisir une oeuvre ayant une valeur réelle et durable, mais je suppose qu'il doit y avoir une histoire de financement ou de subventions là-dessous, et qu'il doit être sacrilège d'imaginer chez nous un concours qui serait ouvert à des artistes internationaux, plus talentueux ou mieux formés que nos artistes locaux. Pourquoi une oeuvre vraiment moderne et créative, pas nécessairement figurative, ou alors une seule figure féminine, dynamique et expressive, n'aurait-elle pas su symboliser aussi bien le travail des quatre «madames» de la photo, tout en ajoutant une valeur patrimoniale qui se serait démarquée de la collection de pantins lourdauds et privés de vie de la colline parlementaire? Une autre occasion manquée, notre spécialité nationale, apparemment. Cette fois-ci, en tout cas, ce n'est pas la faute des anglos, et nous n'étions pas obligés d'ériger un nouveau symbole au fonctionnarisme et au manque de goût.

C'est gênant.

Alain Sirois, Québec

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