Témoignage

Maladie mentale et droits individuels: à en devenir fou!

C'est mon petit frère. Il a 29 ans. Il sera toujours petit pour moi car  je... (MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE)

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MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

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Le Soleil

C'est mon petit frère. Il a 29 ans. Il sera toujours petit pour moi car je suis une de ses grandes soeurs. Il ne le sait pas, mais il a la meilleure famille qu'il pouvait avoir. Une famille qui se bat pour le protéger et pour protéger les autres.

Mon frère a une maladie, une maladie mentale. Un état de psychose qui vient et qui repart selon les hauts et les bas d'une deuxième maladie: la toxicomanie. Je ne suis pas originale, je sais. Ces histoires sont courantes dans les familles, les journaux, l'actualité. En réaction à ces histoires, on entend souvent les gens dire: «Mais pourquoi ne se fait-il pas soigner?» ou «Bon, un autre que sa famille a abandonné et qui ne prend pas ses médicaments!» Quand j'entends ces réactions, c'est là que je vois que tous ne connaissent pas le fin fond de l'histoire et c'est normal, puisqu'on n'en parle pas.

Après cinq belles années de sobriété, un diplôme obtenu, un emploi trouvé et une famille fondée, les démons ont refait surface. On ne saurait expliquer pourquoi. La psychose n'a pas tardé à se pointer le nez: délire spirituel, sentiment d'invincibilité, conviction d'être l'élu pour opérer la fin du monde, utilisation de pouvoirs magiques, hallucinations, absence de discernement... Bref, un cocktail d'états le rendant inapte à s'occuper de lui, incapable de porter un jugement cohérent, mais surtout, un mélange faisant de lui une personne dangereuse pour elle d'abord et pour tous les autres ensuite.

Nous sommes sa famille. Dès les premiers signes de cet état ô combien désarmant et impressionnant, il y a quatre semaines, nous avons tout tenté. Mais nous savions déjà que ce serait ardu, un combat probablement perdu. Pourquoi? J'y arrive. Nous avons passé une fin de semaine complète à le suivre à la trace, à l'écouter raconter ses perceptions totalement contraires à la réalité, à le voir faire des allers-retours en voiture en l'entendant raconter qu'il allait si vite étant donné ses pouvoirs que jamais les policiers ne pourraient l'attraper, qu'il était invincible, qu'il pourrait bondir par-dessus les autres voitures. Ce n'était pas la première fois, plutôt la suivante d'une longue série.

Nous avons fait la seule chose à faire: appeler les policiers. Pas pour le faire arrêter, mais pour l'obliger à se faire soigner, à monter dans une ambulance. Malgré tout son passé, tous nos exemples et le constat de son état, ils sont repartis... sans lui. «Monsieur, il n'est pas assez dangereux, on ne peut rien faire», ont-ils répondu à mon père. Je ne les blâme pas, ils appliquent les lois.. et les droits. Pas de dangerosité immédiate (mais au fait, qu'est-ce que la dangerosité?) Pour expliquer le pourquoi de leur non-intervention, il faut comprendre ce qu'est la dangerosité immédiate. Si un individu dit qu'il va monter sur un toit et sauter en bas, il n'est pas dans un état de dangerosité immédiate. S'il est monté sur un toit et menace de sauter en bas alors, oui! Donc, on doit attendre le moment critique sans aucune possibilité de prévenir une catastrophe. Alors, on a attendu l'appel des policiers... dès le lendemain, comme quoi il avait été arrêté. Il aurait pu se tuer, si vous aviez vu sa voiture. Personne n'était sur son chemin, merci mon Dieu! Chaque fois, c'est pareil. L'angoisse, l'attente, qu'est-ce qui arrivera?

Nous sommes sa famille. Nous savons. Pourtant, nous n'avons aucun pouvoir, aucune possibilité pour empêcher des événements entraînant des conséquences désastreuses. Nos paroles, notre vécu avec lui, nos exemples ne suffisent pas. Nous sommes témoins mais ça n'a aucun poids. Les gens atteints de maladie mentale conservent tous leurs droits. Ces droits sont perdus dans des situations exceptionnelles, après des actes évidemment exceptionnels. Même une fois dans l'ambulance, même une fois admis en psychiatrie, un patient n'a qu'à attendre 72 heures et peut signer un refus de traitement, avec tout le jugement qu'il possède pour prendre cette grave décision. Vous avez bien lu. Et cela, c'est si la personne est admise en psychiatrie, parce que si ce n'est pas le cas, le scénario est bien pire! Même dans un état de psychose, une personne peut décider qu'elle n'a pas besoin de soin.

Chaque fois, le constat nous surprend devant la stupidité de ce fait. Une personne, reconnue comme dangereuse mais n'ayant pas commis de délit, est conduite à l'hôpital pour être soignée, mais c'est elle qui prend la décision si elle le sera ou pas. Au mieux, on lui remettra une prescription. Voilà. Ne vous demandez plus pourquoi tous ces drames dans les journaux, tous ces gens croisés dans la rue au regard hagard ou menaçant. Ne vous demandez plus où sont les familles, elles ont baissé les bras... impuissantes. On ne peut rien faire contre les droits de la personne. D'ailleurs, voici le premier: «Tout être humain a droit à la vie, ainsi qu'à la sûreté, à l'intégrité et à la liberté de sa personne» et le deuxième : «Tout être humain dont la vie est en péril a droit au secours». La sûreté et la liberté ne devrait pas s'inscrire dans la même phrase, pas pour ces cas-ci du moins, et le droit au secours de ne devrait pas être analysé en ne tenant compte que de la dangerosité immédiate.

La maladie mentale devrait être traitée à part, en ne tenant compte que de l'état du patient et du danger qu'il représente, pour lui et pour les autres. En fait, j'irais même jusqu'à dire que tous patients admis en psychiatrie devrait perdre ses droits le temps d'être soigné. Nous sommes loin de l'époque où des maris faisaient interner leurs femmes pour s'en débarrasser! Quelqu'un qui n'a pas toute sa tête a beau ne pas commettre d'acte criminel, il en reste que cette personne n'a pas toute sa tête. Les patients qui sont atteints de maladie mentale devraient pouvoir compléter un mandat d'inaptitude de la même manière qu'une personne âgée le fait lorsque la vieillesse lui enlève les facultés lui permettant de prendre des décisions éclairées. De cette façon, les familles n'auraient plus à se battre pour faire reconnaître des évidences et pourraient alors prendre des décisions à la place d'un être cher ne pouvant plus en prendre de façon éclairée.

À cause de ce système incohérent qui pense protéger les personnes atteintes de maladie mentale en protégeant leurs droits fondamentaux, ces mêmes personnes ne peuvent être soignées convenablement. C'est ce système voulant être aidant qui nuit à la prise en charge de ces êtres malades. Et il déborde! Les psychiatres sont à bout de souffle et le département est toujours complet.

Mon petit frère est chanceux, je vous l'ai dit. Il a la meilleure famille au monde: un père dévoué et trois soeurs protectrices. Mais ça ne sert à rien.

Il nous a fallu encore bien des arguments pour inclure dans son arrestation des éléments tentant de faire reconnaître sa maladie mentale. En attendant, il est traité comme un criminel. Mon frère n'est pas un bum. Il est malade. Il a besoin d'être soigné. Si un individu ayant commis un geste criminel avait un couteau planté dans l'abdomen, il serait soigné. La maladie mentale ne se voit pas. Pourtant, elle est réellement due à un déséquilibre chimique du cerveau. Je ne dis pas ici qu'il ne doit y avoir aucune conséquence à ses gestes, non. C'est lui qui a pris la décision de consommer des drogues à nouveau. Mais des conséquences, il en a déjà même sans verdict: la belle vie construite n'est plus. En étant jugé sur ses gestes et non soigné, que pensez-vous qu'il fera ensuite? Ça ressemble à ça, tourner en rond!

Nous sommes sa famille. Nous continuerons à l'encourager et à l'appuyer s'il décide de se reprendre en main, c'est certain. Nous ne voulons pas le couver mais le responsabiliser. C'est tout ça une famille. Nous n'endosserons jamais ses mauvais choix. Mais tant que ce système «protecteur des droits de tous» sera en place, c'est tout ce que nous pourrons faire. Les faits d'actualité continueront de raconter des histoires de fou et on continuera de se demander comment tout cela a pu arriver. Le nombre de gens atteints de troubles de la santé mentale augmente. Je sais que bien des familles se reconnaîtront dans ce texte. Une pétition a été ouverte cette année sur le site de l'Assemblée nationale. Elle n'a recueilli que 1200 signatures, preuve que les lacunes du système et ce qu'elles causent sont inconnues.

En attendant, nous continuons d'être là, pour lui. Nous continuons de veiller à sa protection et à celle des autres. Nous nous sentons bien petits dans ce gros système à devenir fou. Bien impuissant. Mais nous sommes sa famille et nous serons toujours là. Ça, le système ne peut pas le contrôler!

Annie Lemieux, Trois-Rivières

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