Gentilly II: à quel prix sauver 800 emplois?

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Le Soleil

L'annonce de la fermeture de la centrale nucléaire Gentilly-II par la première ministre Pauline Marois et par sa ministre Martine Ouellet suscite la colère de certains milieux d'affaires, des élus locaux de la région de Bécancour et des deux partis d'opposition. Tous ces gens souhaitent que la centrale soit rénovée et tous invoquent les impacts économiques. L'opposition met en doute la sagesse de ce gouvernement qui, dit-elle, serait contre le développement économique et sombrerait dans le radicalisme écolo. Qu'en est-il? Adoptons un point de vue strictement économique et évacuons de l'analyse tout enjeu environnemental pour tenter de déceler si, sur le plan économique, il ne vaudrait pas mieux rénover la centrale.

Sur quels critères économiques devrait donc se fonder la décision de rénover ou de fermer Gentilly-II? Le premier critère est le besoin en énergie. On doit investir pour développer ou maintenir une capacité de production uniquement si on est en mesure de démontrer clairement qu'il y a une demande (un besoin) en énergie suffisante pour justifier une capacité de production de 635 mégawatts (la puissance installée de Gentilly-II). Or, actuellement et pour plusieurs années encore Hydro-Québec est en surplus. Elle écoule même ses surplus au États-unis à perte. Le contrat avec le Vermont prévoit un tarif de 5,8 cents par kilowatt-heure (kw-h), soit un prix inférieur au coût de production de la dernière grande centrale hydraulique en construction (La Romaine). Dans ce contexte, rénover Gentilly-II au coût de 3 milliards $ afin d'augmenter encore nos surplus apparaît non fondé en regard de notre premier critère économique.

Certains pourraient se montrer sceptiques face aux prévisions de la demande et argumenter que le développement économique des prochaines années sera plus élevé que prévu, que l'efficacité énergétique ne réduira pas la demande et que les surplus disparaîtront. Paradoxalement, lorsqu'ils parlent de finances publiques et de programmes sociaux, ces gens parlent des mauvaises perspectives économiques... Mais passons, acceptons leur hypothèse qu'il y aura un besoin et voyons le second critère: l'efficience, c'est-à-dire choisir le moyen de production le moins coûteux par kw-h produit. Choisir le moyen le plus économique assure un profit maximum à Hydro-Québec qui pourra verser un plus haut dividende à son actionnaire, comme le réclame François Legault. Cela assure aussi aux entreprises et aux familles un tarif d'électricité moins élevé. L'économiste et expert en énergie, le professeur Jean-Thomas Bernard, évalue que le coût de production de Gentilly-II rénové serait de 12¢ le kw-h. Le coût du projet hydraulique La Romaine est évalué par Hydro-Québec à 6,4 cents le kw-h. Le professeur Bernard l'évalue plutôt à 8,6 cents le kw-h. Quant à l'éolien, Hydro-Québec paie un prix moyen de 8,7 cents le kw-h à la suite de son dernier appel d'offres. Si on récapitule, l'écart de prix entre Gentilly et l'hydraulique est de 50% à 100% (selon l'évaluation du professeur Bernard ou celle du de HQ) et de 50% avec l'éolien. Où est le rationalisme économique de ceux qui soutiennent vouloir rénover Gentilly-II?

Certains argumenteront que ce projet est une manière de soutenir l'emploi dans une région «qui en a bien besoin». Accepter cet argument, devrait logiquement nous amener à adopter la création d'emploi comme premier critère de décision en matière de politique publique et d'investissements publics. La finalité de la politique ou de l'investissement serait ainsi reléguée au second rang derrière la création d'emploi dans un secteur industriel ou dans une région. Si cette logique devait s'appliquer en énergie, pourquoi ne s'appliquerait-elle pas en transport? On pourrait développer des métros ou des routes pour créer de l'emploi et non parce qu'on en a besoin ou que c'est la solution la plus efficiente. On pourrait l'appliquer en santé et construire des hôpitaux ou acheter des appareils de tomographie axiale parce que cela crée de l'emploi. Et en éducation pourquoi ne pas construire des campus universitaires ou des polyvalentes pour créer de l'emploi? Absurde direz-vous, mais c'est ce qu'on propose avec Gentilly-II où les besoins en énergie et l'efficience du mode de production deviennent secondaires face l'emploi et au développement régional.

Mais passons sur ces principes de bonne gouvernance et acceptons l'idée que l'emploi doit être le premier critère des choix publics. Jouons le jeu, mais en introduisant un critère de cohérence minimal: si un emploi à Gentilly vaut X $, un emploi ailleurs ne devrait pas valoir beaucoup moins. La dernière campagne électorale nous a appris que François Legault veut couper 4000 postes à Hydro-Québec afin d'économiser 300 millions de $. Donc, pour récupérer 75 000 $, il est prêt à sacrifier un emploi n'importe où au Québec. Mais dans le cas de Gentilly, il semble prêt à investir 3 milliards de $ pour préserver 800 emplois, soit 3,75 millions de $ par emploi. Là, je dois avouer que je suis médusé. Que répondre à celui qui s'entête à appuyer un projet si peu fondé sur la rationalité économique? Un ancien président américain avait utilisé le terme «voodoo economics» pour qualifier les politiques économiques de son adversaire à l'investiture républicaine de 1980. Cette expression forte, évocatrice d'une pensée magique, caractérise bien les arguments de certains intervenants dans ce dossier.

Sylvain Sauvé, économiste

Québec

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