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La compétition sérieuse que se livrent le Parti libéral, le Parti québécois et la Coalition Avenir Québec, la belle campagne menée par Québec solidaire et la participation vigoureuse d'Option nationale font en sorte que l'on parle du vote stratégique comme rarement auparavant. Un des aspects les plus frappants de ce débat, particulièrement intense à gauche, est que les partisans du vote stratégique et ceux du vote de conviction semblent considérer que la supériorité de leur position puisse être établie strictement sur les plans des principes et de la logique. Pour les défenseurs du vote stratégique, ne pas voter pour le PQ, c'est faire preuve à la fois d'une sorte de narcissisme et d'un manque flagrant de réalisme politique. Pour les défenseurs du vote de conviction, voter stratégique est un acte de compromission morale inacceptable.
Les choses sont plus compliquées. Décider de voter stratégique ou de voter sur la base de ses convictions profondes, c'est d'abord réfléchir à ses valeurs et procéder à un certain nombre d'évaluations. Qu'est-ce qui compte le plus, pour moi? Si je pense qu'il n'y a rien de plus important que de chasser le gouvernement sortant du pouvoir, voter stratégique s'impose : je dois logiquement appuyer le parti qui a les meilleures chances de le déloger, même si ce parti est très éloigné de mes valeurs. Concrètement, un progressiste absolument convaincu qu'il n'y a pas pire mal pour le Québec que le PLQ devrait logiquement voter pour la CAQ dans un comté où seule cette dernière a une chance de le déloger.
Mais considérer qu'il n'y rien de plus important que de sortir le PLQ ne va pas de soi. Cela découle d'un jugement sur la valeur relative de cet objectif. On peut aussi penser que rien n'a plus de valeur que d'exprimer son soutien à la formation qui est la plus en phase avec nos idéaux ou avec notre vision de ce que devrait être la politique. Sur quelle base peut-on établir la supériorité, dans l'absolu, de l'un ou l'autre des objectifs? On peut bien sûr tenter de convaincre nos concitoyens-c'est la fonction du débat démocratique-, mais aucune des deux positions ne s'impose de façon implacable.
Entre ces deux pôles-rien n'importe plus que de sortir le gouvernement sortant et rien n'importe plus que d'exprimer ses convictions-plusieurs d'entre-nous cherchons à équilibrer une pluralité d'objectifs : sanctionner le gouvernement sortant, exprimer son mécontentement par rapport à certaines des positions défendues par le parti qui est le plus susceptible de le remplacer, soutenir le parti qui se rapproche le plus de nos convictions, etc. Certains n'aimeront pas le gouvernement sortant, mais pas au point de soutenir un parti qu'il n'aime pas beaucoup plus. Enfin, pour un petit nombre, ces considérations concurrentes s'avéreront irréconciliables et annuler son vote, qui est aussi un geste politique significatif-s'imposera comme la seule option.
Bref, cessons de chercher l'argument K.-O. en faveur du vote stratégique ou du vote de conviction. Pourquoi ne pas laisser de côté la méta-discussion sur la nature du vote et se concentrer tout simplement sur les forces et les faiblesses des aspirants? Encourageons plutôt les électeurs à faire leurs propres évaluations quant aux objectifs qu'ils poursuivent en se rendant aux urnes. Lorsque notre vote découle d'une véritable délibération intérieure, le vote stratégique peut reposer sur des convictions et le vote de conviction peut être parfaitement rationnel. Encourageons le « vote délibératif ».
Jocelyn Maclure
Professeur à la Faculté de philosophie de l'Université Laval et coéditeur du magazine Nouveau Projet