Point de vue

Interpréter le silence de la majorité

Le Soleil

«Pendant des mois, il a complètement ignoré la majorité silencieuse - celle qui lui plaît tant aujourd'hui - qui réclamait sondage après sondage une enquête publique sur l'industrie de la construction, dont des enquêtes journalistiques solides témoignaient de la nécessité.» - Josée Boileau (Le Devoir)

Ainsi, le premier ministre dit nous offrir une élection afin de permettre à la majorité silencieuse de s'exprimer... Parle-t-il de cette majorité tiraillée à l'idée de voter contre leur gré pour un parti qu'elle sait usé et gangrené sous prétexte qu'il serait le seul capable de ramener l'ordre? La logique manichéenne que tente d'imposer dans cette campagne électorale un politicien aussi expérimenté que Jean Charest m'insulte et m'inquiète, car s'il ose adopter cette stratégie des plus démagogiques, c'est qu'il prétend pouvoir se jouer de la mémoire, du jugement et des valeurs d'une majorité qu'il sait désabusée.

Allez savoir pourquoi... Il y a moins d'un an, celle-ci s'indignait du peu de crédibilité et d'intégrité du gouvernement, et dénonçait le manque de bonne foi d'un premier ministre qui refusait obstinément la création d'une commission d'enquête qui risquait, manifestement, de compromettre son parti. Depuis, de nombreux autres scandales sont venus confirmer les conflits d'intérêts, le manque d'éthique, et l'opportunisme caractérisant ce parti. Et ces révélations, aussi dérangeantes soient-elles, rivalisent à peine avec la nébulosité des informations qui filtrent des tractations décidant actuellement de l'exploitation de nos ressources naturelles.

Pour bon nombre de ceux qui portent le carré rouge, l'insulte fut ajoutée à l'injure le jour où on exigea de ceux qui souhaitaient aller à l'université qu'ils payent, après le passage de cette corruption, leur «juste part»! Davantage indignés, ils refusèrent plus fermement encore, par nécessité, principe et solidarité, la marchandisation de l'éducation. Certains prétendant même qu'elle devrait être gratuite!

Ne soyons pas dupes : les contestations que risquaient de provoquer certaines mesures du dernier budget étaient prévisibles, et le gouvernement s'est trouvé chez les étudiants un adversaire idéal, ne votant à peu près pas, du moins pas pour lui, et suffisamment privilégié par le système social-démocrate pour qu'on le dépouille de certains avantages sans qu'une trop grosse partie de la population ne s'en offusque, certains s'en réjouissant même ouvertement. Qu'il s'agisse de nos enfants, de notre relève, d'une partie de la population avec laquelle il existait un contrat social depuis plus de quarante ans n'a que peu ou pas compté. Quant à la nécessité de diffuser librement le plus de savoirs possible, c'était une insulte impensable à l'économie de marché! Et s'il n'a pas su prévoir cette crise, ce dont on peut raisonnablement douter, Jean Charest aura su habilement l'exploiter en se construisant grâce à elle une image de défenseur de l'ordre et en associant les partis d'opposition au chaos de la rue et à l'intimidation. Bref, en polarisant le débat jusqu'au dernier degré de démagogie politiquement acceptable dans une société démocratique contemporaine.

Ainsi, rarement une telle partie de la population québécoise fut aussi salie que celle portant le carré rouge. Le mépris, les mensonges et la violence dont ces personnes fut victimes, qu'elles soient descendues ou non dans la rue, de la part aussi bien de certains policiers, chroniqueurs ou politiciens, furent et restent à mon point de vue incroyables et inexcusables. Les arguments les plus démagogiques furent répétés à satiété comme si le nombre de sophismes suffisait à écraser la profondeur nuancée d'un argument de conviction. Tous nous avons été témoins de l'intolérance que l'on tenta de nourrir à l'endroit de nos étudiants dont le mouvement reste, soulignons-le, mondialement exemplaire. Était-ce donc là le discours de la majorité silencieuse?

Mais le «lobbyisme» étudiant a ceci de dommage qu'il est beaucoup moins discret que celui de ces entreprises qui influencent un gouvernement dont l'idéologie les privilégie. La rue, ne l'oublions pas, reste le meilleur moyen pour tous ceux et celles qui ne sont pas écoutés de se faire entendre. Cela fera toujours plus de bruit que la signature d'un chèque.

Il me semble pourtant que pour certains choix de société aux répercussions aussi profondes, la légitimité en elle-même du gouvernement n'est pas un argument et que le pouvoir, même obtenu démocratiquement, n'a pas force de persuasion. S'il a la possibilité et le droit (légal) d'imposer à tous ce qui correspond à l'idéologie du parti, cela ne garantie pas pour autant la moralité de ses décisions, qui ne devraient jamais permettre et encore moins favoriser le déchirement du tissu social, surtout pas pour des motifs électoralistes. La responsabilité d'un gouvernement est davantage sociétale qu'idéologique. En ce sens, et la date des élections le démontre, Jean Charest veut être le premier à profiter de ce que tant se taisent.

Le conflit qui divise actuellement la société québécoise sert les intérêts du parti au pouvoir, tout le monde le sait, Jean Charest mieux que quiconque, et chaque occasion qu'il a de le nier l'enfonce lui dans l'hypocrisie la plus crasse et nous dans le désabusement le plus malsain, obligés que nous sommes d'assister au spectacle affligeant d'un jeu politique toujours plus débilitant.

Combien de fois se cache-t-on derrière la légitimité quand la moralité ne suffit plus à justifier nos actes? Être élu n'est pas garant d'intégrité, et les principes démocratiques et économiques justifiant la hausse des droits de scolarité et la loi spéciale sont ceux-là mêmes qui furent bafoués dans la gestion de la crise sur la construction.

Pourtant, et c'est ce que je déplore le plus, alors que la majorité de la population désapprouvait avant l'hiver l'attitude du premier ministre, elle désapprouve aujourd'hui celle de milliers d'individus manifestant pacifiquement dans les rues, et semble s'inquiéter davantage de la violence faite aux vitrines que des liens possibles entre les intérêts financiers, licites ou non, et un parti pouvant reprendre le pouvoir. Mais soyons un brin cynique : tant qu'une photo de première page sera plus convaincante qu'un texte de 500 mots, ce n'est pas la nuance qui dictera l'opinion de la majorité. Qui a le pouvoir, économique ou politique, le sait et en profite. Ce n'est pas nouveau.

Demandons-nous simplement qui avait le pouvoir, mais non la volonté, de combattre la corruption? D'éviter la hausse des droits de scolarité, la loi spéciale et la crise sociale? Le gouvernement, me direz-vous. Tout le reste en effet ne fut que conséquences ou réactions. Mais les représentants élus du parti au pouvoir sont-ils vraiment les seuls responsables? N'aimons-nous pas parfois, en silence, penser que la démocratie nous libère de nos responsabilités?

Mathieu Bernière, enseignant au niveau secondaire

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