Le moins que l'on puisse dire est que, durant tout le conflit étudiant, notre premier ministre a eu une attitude bizarre. Tel Néron regardant Rome brûler en jouant de la harpe, Jean Charest a jeté un regard distrait pour ne pas dire absent sur un Montréal qui s'enflammait de jour en jour. Rieur et sympathique sont pourtant les qualificatifs que lui accolent le plus souvent les gens qui côtoient cet homme tous les jours. Mais il existe un autre côté de Jean Charest : celui d'un être insaisissable et dont même les plus proches ne peuvent prévoir les réactions. Batailleur sans relâche, notre premier ministre s'est construit, au fil des ans une carapace, si épaisse que rien ni personne ne semble l'atteindre.
Par exemple, à ceux qui l'imploraient de constituer une commission d'enquête sur la construction, il tendait un regard vitreux comme si cela ne le regardait pas. Aux autres qui l'imploraient de négocier avec les étudiants, il rejetait du revers de la main tout compromis possible comme si tout était déjà joué d'avance.
Il est évident que l'attitude de Jean Charest n'a pas été normale. Il semblait à la fois ambivalent et torturé comme si un démon le rongeait de l'intérieur. Alors que plein de gens s'affairaient autour de lui à tenter de régler les choses et que le maire de Montréal, en larmes, le suppliait de négocier avec les étudiants, il rajoutait de l'huile sur le feu en ralentissant au maximum le processus de négociations.
Car son attrait pour le pouvoir est tel qu'il n'a malheureusement pu s'empêcher d'utiliser ce conflit pour satisfaire sa passion dévastatrice! Il a, dès le départ, perçu le conflit étudiant comme une arme formidable pour gagner les élections. Toute sa stratégie dans la gérance du conflit étudiant n'aura finalement consisté qu'à fomenter un instant propice à sa réélection.
Et maintenant, après avoir créé l'impasse et l'avoir entretenue soigneusement pendant de longs mois, tout est bel et bien en place comme il le voulait. Peu importe pour lui les dégâts collatéraux que son entêtement a pu créer, pourvu que la population oublie, le temps d'une élection, la corruption qui ronge de toutes parts son gouvernement.
Jean Charest peut donc désormais se positionner en sauveur du peuple. Il promet la paix sociale. Vivement sa réélection qu'il puisse nous la donner! Car malgré ce que plusieurs pensent, Jean Charest sera effectivement réélu facilement. Fort de tous les généreux donateurs, la grosse machine du Parti libéral se mettra en branle et écrasera de tout son poids ses adversaires politiques. Par l'écoeurement généralisé qu'il a su manigancer de main de maître, Jean Charest se ralliera aisément une majorité de la population. Selon plusieurs spécialistes, la mémoire collective des Québécois ne dépasse pas 40 jours. Or, comme la campagne électorale dure 45 jours, l'affaire est dans le sac pour notre premier ministre.
Tout sourire, il a d'ailleurs perdu son air lugubre et hagard des dernières semaines. Il est dans son élément. Après son calvaire printanier, enfin il jouit! Il ne s'appartient plus. Tel un joueur pathologique, il est possédé par le jeu de la politique et il s'amuse follement.
Et l'opposition aurait bien tort de crier victoire. Malgré les attentes de plusieurs, ces élections ne règleront malheureusement absolument rien à la situation. Au contraire, avec la loi 78 qui continuera de planer au-dessus de la tête des étudiants, l'automne sera chaud, pour ne pas dire torride! Mais cela, Jean Charest s'en fout, d'abord qu'il est réélu pour un autre quatre ans !
Il aura donc réussi à berner tout le monde : les partis d'opposition, les journalistes, les commentateurs, les étudiants, la population en général et, jusqu'à un certain point, lui-même ou, du moins... une partie de lui-même. Grotesques, disait-il de ceux qui osaient penser qu'il prendrait prétexte de la situation pour des élections. Pourtant, on le voit aujourd'hui, tel était bien son plan : une stratégie partisane peut-être bien inconsciente de sa part, mais éminemment tragique pour quelqu'un qui est appelé à diriger une province! Et le plus désolant dans cet affreux cauchemar que vit actuellement le Québec est que ce n'est pas seulement nous, mais ce que nous avons de plus précieux, c'est-à-dire notre jeunesse, qui en fera encore les frais. Elle n'aura finalement été pour ce malade du pouvoir narcissique et rêveur que de la chair à élections!
Pierre Desjardins, philosophe
Montréal