Témoignage

Adieu, Évelyn la Gaspésienne

Évelyn Dumas... (Photothèque Le Soleil)

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Évelyn Dumas

Photothèque Le Soleil

Le Soleil

On a souligné la semaine dernière, à l'occasion du décès de la valeureuse collègue Évelyn Dumas, qu'elle aurait été, en 1962 pour Le Devoir, la première femme correspondante parlementaire à l'Assemblée nationale du Québec.

Je pense plutôt qu'elle donnait alors un coup de main à Marcel Thivierge, le seul courriériste que le quotidien de la rue Notre-Dame pouvait payer maigrement à Québec pour une période de dix ans, entre 1947 et 1966. Ce n'est qu'en février 1974 que Le Devoir y a nommé deux journalistes, pour faire face à la concurrence du quotidien Le Jour. Toutefois, jusqu'à cette date, et même par la suite, le journal de Gérard Filion et de Claude Ryan déléguait à l'occasion l'un ou l'autre collègue, à titre de surnuméraire ou de suppléant.

C'est ainsi, je crois, que la jeune et vive étudiante gaspésienne, arrivant de Saint-Georges-de-La Malbaie, déjà férue des affaires publiques, oeuvra tour à tour pour trois quotidiens, à titre de pigiste ou d'occasionnelle. Le Soleil, La Presse et Le Devoir ont ainsi été les premiers à publier ses reportages alertes, aussi bien sur la politique québécoise que sur les relations de presse. Ce qui l'amena, dès 1963, à tenir la «chronique syndicale» et à animer le SJD, l'exsangue Syndicat des journalistes du Devoir. Jusque là, il y avait bien ici et là des femmes dans des secteurs restreints et réservés, mais bien peu en politique, outre les exceptions notables de Françoise Côté, Renaude Lapointe et l'insatiable Lysiane Gagnon, à peu près au même moment qu'Évelyn.

Son mérite de pionnière intense et exemplaire, ouverte et curieuse, n'en est que plus grand. Tout la passionnait. Notamment les heurts et malheurs des mineurs et de leurs éprouvantes tentatives de syndicalisation, aussi bien en Gaspésie (Murdochville) qu'à Rouyn-Noranda et en Abitibi. Déjà familière de René Lévesque, elle faisait écho aux justes doléances des Métallos incapables d'avoir accès à la retenue syndicale obligatoire (la fameuse formule Rand), ils mettaient en pratique la suggestion du ministre libéral: si vous voulez que le gouvernement bouge, forcez-nous à agir! C'est ainsi que nous aussi, à La Frontière de Rouyn-Noranda, Jean-Marc Carle et moi publiions et commentions les analyse fouillées et les mercuriales du syndicaliste Émile Boudreau. En butte aux fidèles du roi Réal Caouette. Je ne pouvais savoir qu'à l'autre bout, Évelyn Dumas s'en régalait et répercutait les exigences des travailleurs maltraités. Je l'ai su plus tard, au printemps 1964, quand j'ai osé faire une demande d'essai au nouveau directeur de mon journal de prédilection, Le Devoir de Claude Ryan, déjà affublé du surnom de pape de la rue Notre-Dame, puis de la rue Saint-Sacrement.

Je ne savais pas non plus que, devenu rédacteur d'un autre hebdo, L'Écho de Vaudreuil-Soulanges (propriété du ministre Paul-Gérin-Lajoie, à Dorion) je fus par la suite lu par un autre jeune et brillant reporter au Devoir. Déjà père de famille et commissaire scolaire, Mario Cardinal résidait dans le comté de PGL. Il avait donc aussi l'occasion de lire ma modeste prose.

Le patron immédiat d'Évelyn et de Mario, Michel Roy, avait des doutes à mon sujet, tandis que les offres affluaient de confrères amis de La Presse en grève. Comment un scribe, qui travaille au rythme d'hebdos depuis six ans, peut-il s'adapter rapidement à la hâte et à la course contre la montre d'un petit quotidien qui épuise ses quelques généralistes? Sans me connaître, Évelyn et Mario plaident auprès de Michel pour qu'on me mette à l'essai pour trois mois; ce que le sévère directeur, ayant pris toutes les références utiles (?) finit par accepter.

Intimidé que j'étais parmi cet aréopage urbain, Évelyn veillait sur moi comme une grande soeur (même si j'étais de sept ans plus âgé qu'elle), ne ménageant pas ses trucs et astuces, disponible, souriante. Elle m'invite à lui donner un coup de main à la «trésorerie» du SJD. J'accepte. Mais M. Ryan tient les cordons si serrés que la petite caisse syndicale est vide et que l'animatrice peut seule lui faire face, avec quelques zouaves, dont Jules Leblanc.

Peu après, je suis parti pour Québec (seul courriériste pendant cinq ans). Évelyn, parfaitement bilingue, se dirigea vers la presse anglophone puis vers l'éphémère Le Jour, où son étapisme clairvoyant et de bon aloi fut mis à fort rude épreuve.

Après Le Devoir, j'ai eu fort peu de contacts avec elle. Je le déplore. Touche à tout de notre beau métier pendant une vingtaine d'années, notamment à titre de conseillère et de batwoman du premier ministre Lévesque pendant six ans, auprès des anglos et des américains. Elle a par la suite été durement éprouvée par une longue maladie, qui l'a emportée le 7 juin.

Je garde d'elle un souvenir ému et reconnaissant. Son ardeur au travail, sa plume incisive, sa passion pour la justice, l'égalité et la solidarité sociales, son sourire chaleureux, restent mémorables. Elle a été une source vive d'enthousiasme et de dévouement pour les travailleurs les plus mal pris, et de compassion active pour les plus déshérités, les assistés sociaux.

Intense et fragile à la fois, cette pionnière mérite grandement qu'on la salue amicalement et qu'on l'honore enfin.

Adieu, Évelyn la Gaspésienne. Et condoléances à ses trois soeurs cadettes, Patricia, Carmel et Thérèse.

Gilles Lesage, Québec

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