En tant que médecin et professeur à l'Université Laval, j'ai le privilège de diriger et côtoyer sur une base quotidienne des étudiants gradués avec qui j'entretiens une relation professionnelle et courtoise dont le premier objectif est de favoriser le développement professionnel et personnel des étudiants. Pour moi et mes étudiants, le conflit étudiant et surtout la façon dont on tente de le dépeindre comme un schisme générationnel ne correspondent en rien à la réalité.
Le débat sur l'accessibilité aux études supérieures est clos. En fait, il n'y a jamais eu de débat. L'ensemble des Québécois saisit parfaitement que la principale richesse qu'une génération puisse transmettre à la suivante, c'est l'éducation. Chez nous, cela se traduit concrètement par des frais de scolarité qui, des plus bas en Amérique, sont devenus encore plus avantageux suite aux négociations entre les associations étudiantes et le gouvernement. Peut-être reste-t-il à discuter de la gratuité scolaire. En toute justice et équité pour les citoyens payeurs de taxe, cette question devra faire l'objet d'un débat de société élargi et ne se réglera pas dans la rue ou dans une discussion restreinte aux étudiants et au gouvernement.
Pourquoi alors sommes-nous victimes, soir après soir, de scènes disgracieuses qui ne correspondent en rien à l'idéal Québécois et qui, disons le franchement, nous font honte? C'est que les manifestations n'ont plus rien à voir avec la question étudiante. Elles sont alimentées par des groupuscules anarchiques et des individus pour qui la question de l'accessibilité aux études supérieures est un prétexte à la déstabilisation et à la nuisance publique. Ceux-ci se targuent de promouvoir un idéal de démocratie. Des individus qui trop souvent répondent à coup de menaces à ceux qui ne partagent pas leur pensée. Il me semble que ce comportement ressemble davantage au totalitarisme et qu'à ce compte, je préfère notre démocratie actuelle qui, bien qu'imparfaite, respecte à tout le moins la diversité des opinions.
Bien sur ce débat a été pourri par un gouvernement qui a perdu sa crédibilité par un laxisme évident dans la gérance des affaires publiques et en particulier dans l'attribution des contrats publiques. Dans ce contexte, le réflexe primaire est de se dire : pourquoi moi? Pourquoi devrais-je payer ma juste part alors que nos élus sont incapables de s'assurer qu'il en est de même pour tous? Pourquoi devrais-je me conformer aux lois et me comporter en citoyen irréprochable alors que nos élus n'en font pas autant?
Ce réflexe, aussi légitime soit-il dans son apparition, ne doit pas perdurer car il mène à l'impasse. On ne corrigera pas les erreurs de nos élus en en commettant d'autres. Bien sûr, les élus ont le devoir de se comporter de façon irréprochable dans la gestion des affaires publiques. Mais le fait qu'ils ne sont pas exemplaires n'excuse en rien des actions illégales de la population. Comme peuple, nous avons aussi la responsabilité d'être exemplaire et de faire avancer le débat de façon constructive. Nous avons le pouvoir d'influencer positivement nos élus. Le gouvernement n'émane-t-il pas du peuple?
Cette situation est aussi encouragée par des comportements irresponsables de nombreux individus et organisations. Les syndicats qui soutiennent les associations étudiantes, certains politiciens et artistes en mal d'appui populaire et plusieurs baby boomers qui souhaitent revivre leurs années étudiantes n'aident en rien la cause étudiante en alimentant la crise actuelle. Le comportement de plusieurs journalistes est aussi très complaisant face aux associations étudiantes. Je suis particulièrement outré par la façon dont l'information est traitée par nos chaînes de nouvelles continues. Plusieurs journalistes semblent rechercher davantage le sensationnalisme des manifestations qu'à présenter un point de vue balancé et éclairant de la situation. Ceux-ci recherchent à outrance à prendre les policiers en défaut. Enfin, il y a très peu d'espace médiatique pour des interventions intelligentes, réfléchies et qui seraient susceptibles de faire avancer le débat de manière constructive.
Les leaders étudiants, Léo Bureau-Blouin mis à part, n'ont rien fait pour calmer le jeu. Bien sûr, ils ont joué leur rôle de chefs syndicaux à la perfection et avec un aplomb surprenant pour des individus de leur âge. Malheureusement, ce faisant, ils se sont enfermés dans une logique à sens unique sans aucune ouverture d'esprit à l'opinion d'autrui. Plutôt que de faire preuve d'imagination dans la façon d'aborder le problème, ils ont choisi le chemin tracé par les leaders syndicaux traditionnels, un chemin qui mène trop souvent à l'impasse. Éventuellement, ces jeunes individus talentueux voudront sans doute jouer un rôle dans l'avancement notre société. Souhaitons-nous qu'ils soient plus imaginatifs dans le futur.
La situation actuelle est déshonorante pour les Québécois. Les images du déploiement policier rendu nécessaire par des manifestants mal intentionnés durant le Grand Prix de Montréal, loin de faire progresser le débat, projettent une image triste et fausse du Québec et sont à des années lumières du savoir vivre et faire des Québécois.
Quand cela va-t-il s'arrêter? Quand le sens commun et l'opinion de la grande majorité des Québécois vont-ils se faire entendre et respecter? Nous sommes en manque d'un leader qui pourrait traduire avec crédibilité et courage cette volonté populaire. En attendant que ce leader se manifeste, peut-être après les prochaines élections, il faudra bien que la sagesse traditionnelle du peuple Québécois puisse émerger. Il faudra bien que les acteurs actuels de la crise que nous vivons se responsabilisent dans la résolution du conflit. Il faudra bien que ces individus se comportent à la hauteur des attentes des Québécois qui sont à bout de patience et qui auront à défrayer les coûts sociétaux énormes qui résulteront de cette situation déplorable. Quant à ceux qui ne partagent pas le point de vue de la majorité, ils devront comprendre qu'il y a des façons de se faire entendre autres que de nuire au fonctionnement normal de notre société.
François Maltais, L'Ancienne-Lorette