Réaction

Une compassion compétente respectueuse du désir du mourant

Le Soleil

En réaction au texte «La mort et la dignité de l'esprit humain» de Mme Monique David

Mme Monique David livre un texte qui invite à la réflexion... à partir de notions dont certaines sont ambigües. Une ambigüité qui semble voulue s'installe entre les mots valeurs, religion et sacré, qui débouche sur l'étrange phrase «La vision 'sacrée' de la vie ne s'applique plus comme une valeur civique»... parce que «nous vivons dans une société laïque». Or, bien au contraire, la vie - en tant que valeur civique - est tout en haut de notre échelle de valeurs. Les pires sentences punissent les violences faites à la vie citoyenne, et ce, dans toutes les sociétés laïques, la nôtre incluse.

De même, l'usage des mots «sacré» et «dignité» cause problème. Personne ne nie que la vie soit le plus grand bien. Mais comme en toutes choses «l'exception confirme la règle», existent des fins de vie horribles où la vie est perçue comme un mal et la mort, dès lors, comme un bien désirable. Nombreuses sont les personnes qui savent de quoi il s'agit, certaines ayant eu le courage de venir en témoigner devant la Commission sur Mourir dans la dignité. Les ignorer constitue un mépris.

L'opposition entre dignité objective et subjective est factice. Les deux coexistent en tout temps, les soignants, plus exposés que quiconque, reconnaissent d'emblée la dignité intrinsèque de chaque être humain, mais comme l'exhortait la créatrice de l'approche palliative, le Dre Cicely Saunders : «il faut rencontrer le patient sur son terrain et non sur le nôtre» (1) ...alors que le «père» de la notion de la souffrance (dont la douleur n'est qu'un aspect), le Dr Eric Cassell écrivait: «Seuls les malades savent combien horrible est leur souffrance [...] quand ils demandent à mourir à cause d'une souffrance qu'on ne sait soulager et que les balises sont respectées, on devrait exaucer leur demande» (2). Leur imposer l'agenda des soignants serait un honteux paternalisme que CS Lewis, le grand essayiste des questions religieuses, n'hésite pas à dénoncer comme «La plus oppressive des tyrannies, imposer à ses victimes pour leur bien» (3). Surtout que selon l'Hon. JL. Baudouin: «Le premier devoir du médecin n'est plus de sauver la vie à tout prix mais de respecter la liberté de choix de son patient» (4).

Une autre ambigüité (une fausseté en fait), est de considérer l'euthanasie demandée comme le geste de tuer, comme un meurtre. Les dictionnnaires s'entendent: les mots «tuer», «meurtre», «assassinat» consistent en 1- ôter la vie  2- avec violence (violare) qui dit explicitement «contre la volonté de». Se trompe-t-on jamais sur le sens du mot «viol»?

Oui, l'aide médicale à mourir est un geste de compassion. Faisant allusion aux situations-limites qui «demandent» à mourir, le sociologue/théologien Jacques Grand'Maison écrit: «Dans chaque cas, il faut rechercher la solution la plus humaine. Cela est incompatible avec des postures rigides» (5). Et le CCNE de France (Conseil Consultatif National de l'Éthique - 35 membres) offre la même opinion dans son Avis No.63 (6).

Dans son texte, qui pose comme «paradigme fondamental» la «sacralité de la vie humaine», le sens de la vie et le mystère de la mort apparaissent tels des passages obligés, via la souffrance à endurer et à offrir - chère aux bouddhistes et à l'Opus dei. Cela n'est pas de la vieille mais de la fausse religiosité.  Le théologien Eric Fuchs déclarait à Québec en 1990: «Ce n'est pas la Vie qui est sacrée, c'est la Personne (7); de même Daniel Callahan, directeur/fondateur du Hastings Center for Bioethics écrivait en 1985: «Le caractère sacré de la vie se doit d'être compris comme le caractère sacré de la Personne et ne peut se limiter à la possession d'un corps» (8). Et le cérébral Pie XII en 1957, posait comme premier devoir du médecin face à la grande souffrance, l'obligation de soulager, au risque de subjuguer les facultés supérieures et d'écourter la vie. Pas une ligne incitant à la modération dans les doses à utiliser (9). Un devoir: soulager. Les penseurs n'arrêtent pas de penser...

Face à un mourant «qui passe des jours à haleter, jusqu'à ce qu'il soit étouffé par l'eau de ses poumons», Hans Küng, ce grand théologien catholique écrit: «Était-ce véritablement une mort «donnée par Dieu», «décidée par Dieu»? «Non, personne n'est obligé d'accepter tout cela jusqu'à la fin «en soumission à Dieu», comme si c'était voulu par Dieu, voire agréable à Dieu». Par la suite, il rédigera un plaidoyer pour la responsabilité personnelle intitulé Mourir avec dignité (10). Il précise sa pensée dans un autre texte: «Pourrait-on envisager que la fin de la vie humaine soit, plusqu'on ne l'a pensé jusqu'ici, laissée à la responsabilité de l'homme par ce même Dieu qui ne veut pas que nous lui imputions une responsabilité que nous pouvons et devons assumer nous-mêmes» (11).

Quant au problème de l'irréversibilité de l'aide médicale à mourir, il est également factice. Quant la mort est imminente, demander une telle aide ne consiste pas à choisir entre «être ou ne plus être», mais à choisir «sa» mort. Chacun(e) a droit à ses opinions, mais que «le mystère de la vie et de la mort va rapidement disparaître de l'horizon d'un grand nombre» est une appréhension qui ne correspond en rien au commerce journalier du chevet des mourants. Avoir enfin un mot à dire quant à son mourir installe le malade au coeur même du dernier acte de sa vie.

Pour coiffer tout ce qui précède, l'éthicien David Roy ayant décrit une mort par étouffement probable, écrit ce qui suit: «Le médecin aurait été entièrement justifié éthiquement (utterly justified ethically) de choisir avec la patiente le moment de sa mort, elle qui avait demandé de mourir sereinement» (12). Il est très évident à consulter les plus grands experts, qu'au bout du chemin, au chevet d'un mourant exténué par sa souffrance, au-delà de toute dissertation philosophique, seule une chose compte: une compassion compétente, dont l'unique but est de soulager, au point de choisir avec le mourant le moment de sa mort, selon son désir.

Marcel Boisvert, md

Références

1-  Saunders CM,  The Management of Terminal Disease Arnol 1978   

2-  Cassell E., «When Dying Patients Seek Death» in Physician-Assisted Dying J.Hopkins, U.Press 2004 p.75

3-  Lewis CS, cité par EHW Kluge Commission sénatoriale sur l'euthanasie, Ottawa, 1994 Fasc.No.2 p.10

4-  Baudouin J.L., Rapport de synthèse, Ass'n H. Capitant Journées suisses, juin 2009

5-  Grand'Maison J., «L'euthanasie sur demande» in Culture et Foi 2010; Vol.16 No.2

6-  CCNE, Avis No.Internet, janv. 2000  

7-  Fuchs E.,  Entrevue;  14 sept. P.4

8-  Callahan D., Setting Limits Simon & Shuster, 1987, p.179

9-  Pie XII, Discours aux anesthésistes de Rome - 1957 Internet   

10- Küng H.,  Mon combat pour la liberté - Mémoires, Novalis/Cerf, 2006 ; p.134

11- Idem, La vie éternelle, Seuil, Paris, 1995 ; p.234

12- Roy DJ., Éditorial J.Pall Care, 1990: 6(2) P.3

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