Au casino de «Charestvoix», c'était soir de chic banquet. Un homme propose cent dollars à une très ravissante femme afin de s'étendre avec elle. Celle-ci s'offusque, invective l'homme. Qui croyait-il qu'elle était? Les heures passent. L'homme s'approche à nouveau de la jeune femme et lui propose cette fois dix millions de dollars, toujours pour s'étendre avec elle. La femme, pétillante et un peu écarlate, flattée, sourit. «Êtes-vous sérieux, monsieur?» Et, comme elle semble jongler silencieusement avec quelque idée, l'homme la prend de vitesse et révise son offre, deux cents dollars! La jeune femme, rouge de colère, éclate. «Pour qui me prenez-vous? monsieur!» L'homme, sûr en sa lucidité, presque sur un ton paternel, lui dit simplement: «Ce que vous êtes, nous en avons déjà convenu, je ne fais que négocier le prix...»
La blague est vieille. Un professeur de philosophie me l'a racontée, il y a plus de vingt ans. L'enjeu, lui, demeure éternellement présent. La grève étudiante arrive à un premier tournant. Des votes continuent de se prendre un peu partout. Continuer, jusqu'à quand? Et surtout pour quoi? Bien qu'à l'objection étudiante massive contre la hausse des frais de scolarité universitaire se greffent d'autres motifs (l'indignation diffuse automnale contre les diktats financiers transnationaux, les récriminations tous azimuts contre le gouvernement Charest...), le motif central demeure une question d'argent.
On entend aussi un polyglotte: non à la marchandisation de l'éducation. Bien sûr, de part et d'autre, on allègue que l'éducation n'est pas une marchandise. Pourtant... Le silence, calculé, du gouvernement ne manque pas de laisser voir le pari fait que les étudiants savent eux aussi compter, que 1625$ pèseront bien peu dans la vie de la prochaine fournée de main-d'oeuvre hautement qualifiée pour cette nouvelle économie prétendument du savoir! Tourne la roulette des jours grèvés... N'accepteraient-ils pas pour l'heure de retourner sur les bancs d'école si la hausse n'était que de 1333$ ou de 999$? Fournier, en 2005, a dû procéder ainsi et le projet de la nouvelle instruction publique peut bien souffrir une ou deux étapes de plus...
Car d'éducation, n'en parlons plus. Depuis plusieurs réformes, le sujet est révolu. Qui en veut encore aujourd'hui, sinon quelques mésadaptés à la nouvelle réalité? Pourquoi d'ailleurs s'échiner à comprendre quel qu'objet disciplinaire que ce soit, en profondeur, à prendre avec soi un savoir en co-naissant lentement avec lui? L'internet existe! Au besoin, faisons un petit collage ludique et créatif. Dans l'aplatissement communicationnel, une seule compétence demeure: opérationnaliser adéquatement une information. Et vite, mur à mur, des tableaux «intelligents» pour donner aux étudiants les moyens d'accomplir leur métier d'étudiants! Le gouvernement, dans son silence, n'est pas sourd. N'a-t-il pas entendu la lancinante mélopée de ces clients estudiantins ès patente: «Est-ce que ça va compter pour l'examen? Parce que, vous savez, j'veux juste passer mon cours...» C'est-à-dire «passer» en réussissant à 60% et «passer» à un autre appel.
Tourne la roulette... Une proposition indécente est sur le point d'être susurrée à votre oreille. Faites vos jeux, étudiants! Tout a un prix; celui que vous accordez à l'éducation est-il strictement économique? Pour quelle finalité continuerez-vous bientôt de faire la grève? Vous apportez une généreuse promesse à notre petit monde. Aura-t-on l'incommensurable bonheur de respirer un nouvel air? De voir, lorsqu'il y aura retour en salle de classe, quelque chose comme une transfiguration généralisée parce que cette grève aura été noble? Ou parlera-t-on du rouge criard de la putain?
Hugues Bonenfant, département de philosophie
Collège Édouard-Montpetit, Longueuil