Après avoir oeuvré onze ans dans l'enseignement (primaire et secondaire), je me décide de retourner à l'Université (1971-1973) pour y terminer des études de deuxième cycle. Les frais de scolarité de l'époque s'élèvent à 800$ par année. Mon budget annuel est serré: 2500$. Je loge dans une petite chambre au Pavillon Lemieux de l'Université Laval. Coût? 450$ par année. Je survis avec 1250$ : nourriture, achat de livres, sorties minimales. Budget mensuel pour me sustenter : environ 150$, ou 40$ semaine, ou 6$ par jour. Il m'arrive de sauter un repas afin de me procurer un livre ou deux. Je ne bois pas; je ne fume pas; je ne sors pas. Après tout, je suis à l'université. C'est sérieux l'université. Si j'y suis, ce n'est pas pour faire la fête. J'y suis pour suivre mes cours, lire, écrire. J'y soutiens ma thèse de maîtrise en philosophie à la fin de mes études.
Je décroche (janvier 1974) un poste d'enseignant en philosophie au cégep de Matane. Je vis, dans les semaines qui suivent, ma première grève des étudiants. Leurs revendications? Le gel des frais de scolarité. Les professeurs et les directeurs de services ne peuvent plus pénétrer dans l'institution. Les bureaux des «boss» sont occupés. Les étudiants prennent possession des lieux et établissent leur campement: tentes, grille-pain, cafetières, poêles à deux ronds font leur apparition dans les passages. Le siège dure trois semaines. La grève se termine en queue de poisson, faute de combattants.
La décision d'entrer en grève se fait à l'auditorium du collège. Le meneur de l'Association étudiante décide, vers 17 heures, en fin d'après-midi - alors qu'un bon nombre d'élèves ont déjà quitté la salle - de procéder, à main levée, à un vote de grève. Étant le seul observateur neutre assis dans la salle, on me requiert pour compter les mains levées, pour additionner les pour et les contre. Je refuse. J'exprime le souhait que le vote soit reporté au lendemain et que celui-ci soit secret et engage toute la communauté cégépienne. La «démocratie», à main levée, c'est souvent trompeur. On vote pour faire comme le voisin; on vote pour ne pas déplaire; on vote pour éviter des ennuis, parce qu'on a peur des représailles. Ma requête est refusée. Quelqu'un dans la salle me remplace pour le décompte démocratique (?). Les huées saluent mon geste antisolidaire.
Quarante ans plus tard, les étudiants de 2012 (cégépiens et universitaires) sont encore en grève. Leurs revendications? La hausse ou le gel des frais de scolarité. La méthode pour lancer les étudiants en grève n'a pas changé. Quelqu'un passe dans l'allée et essaie d'additionner les pour et les contre. Il ne vient jamais à l'idée du jeune comptable improvisé que quelqu'un pourrait voter deux fois, une fois pour et une fois contre. Il ne lui vient jamais à l'idée qu'il peut, en comptant rapidement, compter deux fois la même personne, en oublier une, qui, au dernier moment, décide de lever la main ou de la baisser. Il ne peut penser que quelqu'un peut voter à la fois pour et contre. Juste pour rire! J'ai déjà vu cela.
Les résultats sont dévoilés sur le champ. Aucun recomptage. Personne ne conteste. La démocratie à main levée ne peut se tromper. La grève peut commencer. 54% des élèves du collège viennent de décider que les cours doivent être suspendus.
Je ne suis pas statisticien. J'ai donc consulté un grand statisticien québécois. Ma question? Tenant compte de l'indice du coût de la vie et de l'inflation, à quel montant devraient s'élever les frais de scolarité que je déboursais (800$) en 1971? Après vérification, il me lança le chiffre de 4,576.00$. Comme les frais de scolarité des étudiants universitaires tournent autour de 2500.00 $ par année, je dois conclure que je payais, il y a quarante ans, plus qu'eux en 2012. En additionnant les 325$ pour les cinq prochaines années, les jeunes universitaires de 2017 paieront encore moins que ce que je payais en 1971.
Nestor Turcotte
Matane