L'histoire se souviendra de vous! Car il ne vous a fallu que quelques mois pour bafouer comme pas un avant, et ouvertement, les règles et principes de base de la démocratie en prenant, au nom de 24% de la population qui vous a élu, des décisions qui concernent l'ensemble, tout en faisait fi des points de vue et des revendications des légitimes représentants des 76% laissés pour compte. Peut-être avez-vous oublié que, dans notre système parlementaire multipartite, l'opposition a un rôle crucial de «garde-fou» pour nous préserver d'une centralisation excessive des pouvoirs entre les mains d'individus qui pourraient être tentés de l'exercer de façon totalitaire, en fonction d'intérêts de groupuscules en particulier, comme une oligarchie de pétrolières, par exemple, sans se soucier des conséquences sur l'environnement et la santé de la majorité.
Peut-être aussi avez-vous tout simplement oublié que, malgré tout le respect dû à sa majesté la reine, nous ne sommes pas une monarchie mais une confédération, ni vous un roi, plutôt un premier ministre élu pour défendre des intérêts communs dans certains domaines de compétence précis mais peut-être mal définis, vous en faites la preuve. Sinon, comment expliquer votre tendance, d'un côté à courber l'échine comme un vassal devant les symboles de notre passé colonial, et de l'autre, à piétiner l'autonomie des provinces soucieuses de l'avenir du pays qu'elles constituent et du bien-être des populations qu'elles représentent? Hier encore, vous décidiez en roi et maître des modalités de transfert des ressources en matière de santé et de services sociaux sans même en discuter avec vos homologues provinciaux, alors que l'exercice du droit de parole et la négociation sont à la base de la démocratie.
Peut-être enfin avez-vous oublié que l'exercice de la démocratie débordait le cadre de la gestion interne des intérêts de notre pays et devait aussi se traduire dans nos relations et nos actions sur la scène internationale. Sinon, comment expliquer cette décision unilatérale de se retirer du protocole de Kyoto sans se soucier de renier des engagements pourtant librement contractés qui impliquent non seulement chacune des provinces canadiennes mais aussi l'ensemble des pays signataires? Et comment expliquer ce déploiement inhabituel de forces militaires dans un pays comme le nôtre, reconnu pour son pacifisme et sa politique de non-ingérence? Un plan pour inquiéter nos partenaires qui pourraient être tentés de croire que nous préparons la guerre et non la paix, mais pour qui et pourquoi? Un plan pour fourbir les armes de ceux qui se moquent de notre «prétendue système démocratique» qui s'affiche en défenseur des droits humains mais les soumet au diktat de la finance dont les règles apparaissent de plus en plus incompatibles avec le principe même de démocratie.
Tant pis si l'exploitation de nos ressources naturelles, comme les sables bitumineux de l'Alberta, contribue au réchauffement de la planète et menace l'environnement. Tant pis s'il faut recourir à la guerre, de préférence «préventive», question de sauver la face, quitte à inventer des menaces potentielles pour justifier de débarquer, aux côtés des États-Unis, avec notre artillerie lourde dans des pays riches en ressources convoitées pour y imposer nos règles du jeu et les exploiter à notre avantage. Tant pis si l'enrichissement des uns (environ 1%) passe par l'appauvrissement des autres (99 %). Tant pis si la situation sociale se dégrade, que les jeunes se désespèrent, qu'augmentent les actes de rébellion et de délinquance; suffit de resserrer les règles du système judiciaire, d'augmenter la sévérité des peines, et du coup, de construire de nouvelles prisons. Tant pis s'il faut couper le financement d'organismes fauteurs de troubles qui véhiculent des valeurs socialisantes de gauche, et pourquoi pas aussi dans la culture? Tant pis pour tous ceux qu'il faut tasser et écraser, les petits, les pauvres, les sans-paroles, les Amérindiens qui manquent de tout mais ne rapportent rien. Tant pis! Tant pis! Tant pis!
Mais peut-être que tout cela vous a échappé, Monsieur Harper, car je comprendrais mal qu'un homme tel que vous, qui respecte la vie au point de pencher en faveur de la reconnaissance des droits du foetus, puisse la bafouer et la menacer de la sorte, avec légèreté et insouciance. Avant de trancher sur cette question, je vous suggère toutefois de vérifier avec eux (les foetus, bien sûr) s'ils souhaitent vivre dans le monde que vous leur préparez. Ce n'est qu'une suggestion, cela va de soi.
Andrée Laberge, écrivaine et indignée
Stoneham-et-Tewkesbury