Réaction

De la vertu d'être opportun quant à l'euthanasie

En réaction au texte «Ne soyons pas naifs : il y aura des abus» de Mme... (Photothèque Le Soleil)

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En réaction au texte «Ne soyons pas naifs : il y aura des abus» de Mme Linda Couture, qui réagissait au texte «Tendances sociétales et soins palliatifs : des enjeux pour demain» de M. Jacques Roy

Mme Linda Couture, directrice du réseau Vivre dans la dignité, offre une réponse au texte du philosophe Jacques Roy. Elle répète les arguments usuels contre une aide médicale sciemment demandée par des personnes dont la fin de vie est insupportable au point de demander qu'on l'écourte tant cette vie n'est plus vivable.

Elle met de l'avant le manque de formation de nombreux médecins et l'insuffisance des soins palliatifs dans l'ensemble du Québec. Elle invoque également des divergence dans les définitions des termes utilisés par les médecins et un public peu informé. Elle déplore l'absence d'étude d'impact sur la société ainsi que de prévisions budgétaires et mentionne les périls encourus par les personnes vulnérables.

Pour appuyer ses dires, Mme Couture cite les travaux de Van der Heide publiés en 2007, «la plus importante [étude] menée à ce jour», écrit-elle. Ce faisant, elle passe sous silence - ou choisit d'ignorer - qu'à la lumière d'analyses plus récentes, cette même chercheuse réputée cosigne en 2009, une étude dans laquelle on peut lire ceci: «A last important lesson that can be learnt is that legalization of euthanasia in the Netherlands did not result in a slippery slope for medical end-of-life practices.» (1)  Autrement dit, si Linda Couture avait poursuivi ses lectures au-delà de 2007, elle n'aurait pu écrire péremptoirement «il y aura des abus».

Cette même année 2009, à l'issue d'un congrès de juristes, l'honorable Jean-Louis Baudouin (ex-juge en chef de la Cour d'appel du Québec) déclarait: «Les études belges et néerlandaises sur le sujet  montrent que le système de contrôle mis en place pour éviter les erreurs [argument dominant des opposants] fonctionne bien et que, s'ils existent, les cas de bavures sont rares ou inexistants.» (2)

Dans l'article de 2009 cosigné par Van der Heide, et dans une autre publication plus récente encore (3), les cas d'euthanasie sans demande expresse - présumées abusives - trouvent leur explication par des analyses plus détaillées des données. La quasi-totalité de ces cas appartenaient à une cohorte toute différente de malades: des patients plus âgés, hospitalisés pour une détérioration aigüe d'une pathologie chronique, soignés en vue d'une guérison. Une détérioration grave rend plus de 90% de ces malades incapables de toute communication. Avec l'assentiment des proches ou un refus précédemment mentionné par le patient, de tout acharnement thérapeutique, une sédation terminale était pratiquée pour ne pas prolonger indûment une agonie agitée. Ces cas représentent une frontière indiscernable entre euthanasie et sédation terminale. Bien certainement, il faudra apprendre à mieux s'entendre sur les termes, mais fait plus important, les chercheurs s'accordent pour qualifier ces soins «d'appropriés». C'est dans ce contexte qu'il faut recevoir l'intervention du Collège des médecins et le vocabulaire divergent des médecins.

Quant aux risques présumés des personnes dites vulnérables, aux études d'impact et aux coûts associés à l'euthanasie, Mme Couture semble ignorer les données déjà connues, lesquelles infirment ses conclusions ou répondent à ses appréhensions.

Associée à différents chercheurs, la réputée philosophe américaine M. Battin a documenté que sur 10 sous-groupes de personnes dites vulnérables, seuls les sidéens, en Orégon comme aux Pays-Bas ont recours à l'euthanasie ou au suicide assisté en surnombre. Il ne s'agit donc pas de proscrire l'euthanasie mais d'offrir un meilleur soutien à ce groupe de patients malheureux (4). On a de plus clairement constaté, dans toutes les législations qui ont dépénalisé l'euthanasie ou le suicide assisté, une nette amélioration de la qualité et de la quantité des soins de fin de vie offerts.

Quant aux budgets qui serviraient à l'implantation de l'euthanasie, on peut s'étonner que madame Couture s'en inquiète alors que tous les commentateurs s'inquiètent des économies qu'on pourrait vouloir en tirer... Battin encore (et collaborateurs), dans ces deux législations, ont trouvé qu'aucune économie significative pouvait être démontrée (5).

Enfin, pour s'éloigner du ton agressif  la détraction, il faut jeter un regard du côté de l'accompagnement dans la compassion.

Le Dr Eric Cassell, grand humaniste et «père» de la notion de souffrance, écrit : «Seul le malade sait combien terrible est sa souffrance (...) certaines souffrances se situent au-delà des soins des plus grands experts (...) leur demande d'abréger leur vie devrait être exaucée.» Et aux personnes qui  exigent une accessibilité pour tous à des soins de fin de vie de qualité avant de parler d'euthanasie, il  demande : «What about now?» (6) Que faire pour celles et ceux qui souffrent intolérablement maintenant et qui demandent...

C'est une vertu facile que de prêcher pour l'essor des soins palliatifs. Je l'ai fait pendant des décennies et encore... Dans un monde aux budgets limités où tout l'avenir des jeunes autistes ou des enfants défavorisés du Dr Julien est déjà à risque faute d'argent, qui désavantagera-t-on pour améliorer les soins de fin de vie?

Une saine justice doit sans cesse améliorer les soins de fin de vie pour la majorité dont la flamme s'éteint plus facilement, tout en respectant l'autonomie fondamentale de la minorité qui demande, au nom de la compassion, d'avoir accès à une aide médicale bien balisée pour écourter une agonie laquelle, selon les mots du juge Cory de la Cour suprême, est «une insulte à la dignité humaine» (7). Ni l'État ni la médecine ne peuvent à quiconque, dicter comment mourir... Des propos qui ne se soucient guère d'être opportuns risquent  l'importun.

Marcel Boisvert md, professeur en médecine palliative (retraité)

Université McGill

1  Rietjens JAC, van der Heide A.  Two Decades of Research on Euthanasia from the Netherlands.  What Have We Learnt and What Questions Remain ? Bioethical Inquiry  2009; 6: 271

2  Baudoin JL. : Rapport de synthèse  Ass'n H.Capitant , Journées suisses  juin 2009

3  Chambaere K. et al. Physician-assisted deaths under the euthanasia law in Belgium JAMC 2010; 182(9): 895

4  Battin M et al. Legal physician-assisted suicide in Oregon and the Netherlands : evidence concerning the impact on patients in «vulnerable» groups J Med Ethics 2007; 33 :591

5  Emanual EJ, Battin : M. What Are the Potential Cost Savings from Legalizing Physician-Assisted Suicide ? New Engl J Med  1998 : 339(3) : 167

6  Cassell E. : When Patients Seek Death in Physician-Assisted Dying J.Hopkins U.  2004; p.75

7  Juge Cory  Greffe (Ottawa) Sue Rodriguez 1993; No. 23476

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