L'éducation est un sujet qui soulève les passions régulièrement. Plus souvent qu'autrement, les critiques négatives sontcelles d'individus qui ne connaissent de l'école, de l'enseignement et de la pédagogie, que ce dont ils se rappellent en tant qu'élèves ou encore en fonction des expériences que vivent leurs enfants. De là, on a beaucoup tendance à généraliser, je pense.
Dans son édition du 1er mars dujournal Le Soleil, on fait mention que l'ex-ministre de la Santé, Philippe Couillard, dans une entrevue accordée à Mario Dumont, admet son échec dans sa tentative de mettre fin à l'engorgement des urgences. On y mentionne que «loin de l'Assemblée nationale, M. Couillard dit en être venu à la conclusion ces dernières années que le jeu politique nuit considérablement aux efforts pour améliorer le fonctionnement du système de santé» et que «les nécessaires mesures méticuleuses et à long terme ne font pas le poids devant les intérêts à courte vue de la partisannerie, le tape-à-l'oeil et les échéanciers électoraux».
Sans aucun doute, cette affirmation s'applique aussi à l'éducation. En effet, il faut comprendre qu'un changement en profondeur tel que proposé par la réforme de l'éducation (fonctionnement par cycles d'apprentissage, connaissances au service du développement des compétences, cursus renouvelé, rôles de l'élève et de l'enseignant modifiés), demande du temps d'appropriation, assorti de conditions favorables, dont l'accompagnement professionnel, que Pierre Collerette de l'Université du Québec en Outaouais a démontré dans ses travaux de recherche.
Trop de gérantsd'estrade ont dénoncé à tort les applications de la réforme dont les fondements s'appuyaient entre autres sur de nombreuses recherches en éducation et sur les neurosciences au regard de l'acte d'apprendre, principes qui n'ont été mis de l'avant que de façon parcellaire et incomplète, à cause de considérations politiques et populaires, notamment. Trop souvent, les propos démagogiques de certains journalistes et de porte-parole de différents groupes ont tourné à la dérision certaines pratiques et façons de faire, sans jamais scruter davantage leur pertinence.
Quand, par exemple, on affirme que la réussite ne sera possible qu'en faisant redoubler une classe à un enfant en difficulté, sans plus, ou encore en appliquant telle ou telle façon de faire en classe qui fonctionnait jadis ou en séparant les garçons des filles, c'est un peu comme suggérer au corps médical de revenir à d'anciennes pratiques, sans tenir compte de la recherche et de l'avancement de la médecine. Laissons aux spécialistes, que sont les enseignants au premier chef, intervenir comme tout professionnel - compétent il va sans dire - doit le faire, sans se faire dicter par des néophytes quoi faire et comment le faire.
D'ailleurs, plusieurs rapports de recherche le confirment : la réussite scolaire passe d'abord par des interventions pédagogiques adéquates. Ainsi, en 2007, un rapport a fait état d'une analyse de vingt-cinq systèmes éducatifs à travers le monde, dont 10 des plus performants. Cette étude a permis de constater, entre autres, que «la qualité d'un système scolaire ne peut excéder celle de son corps enseignant, que seule l'amélioration de l'enseignement dans les salles de classe produit des résultats et que la performance globale passe par la réussite de chaque élève.»
Robert Bisaillon, ex-sous-ministreadjoint au ministère de l'Éducation et ancien président du Conseil supérieur de l'éducation disait aux responsables des commissions scolaires, à la fin des années 90, au moment de lancer la «bateau» de la réforme scolaire: «La réforme scolaire, c'est essentiellement ce qui se fait de mieux actuellement dans nos salles de classes. C'est étendre à l'ensemble les meilleures façons de faire en matière d'enseignement et d'apprentissage.» Au départ, cette réforme, souhaitée par la très grande majorité des acteurs concernés, en était une de la pédagogie; à subir des critiques souvent sans fondements, on en a finalement fait une de système et de tape-à-l'oeil (comme le bulletin chiffré), pour plaire au plus grand nombre.
Ma vaste expérience en éducationm'a amené à la conviction qu'une réforme véritable, qui porte ses fruits, devait se passer d'abord dans la salle de classe. Bien avant le rapport cité plus haut, plusieurs recherches réalisées au cours des années 90 convergeaient vers la même constatation. Ainsi, selon la revue Vie pédagogique de septembre-octobre 1994 (qui faisait alors référence à un large éventail de résultats de recherches), ce qui favorise la réussite des élèves se résume principalement en cinq
éléments :
1. Une gestion de la classe efficace
2. L'enseignement de stratégies métacognitives (ou stratégies pour
apprendre); ce qui fait largement défaut chez les élèves en difficulté
d'apprentissage
3. L'enseignement de stratégies cognitives (stratégies liées à la
discipline enseignée)
4. Le soutien familial
5. Les interactions sociales entre les élèves et l'enseignant
Sans minimiser l'importance du rôle parental, on le constatera, quatre de ces cinq facteurs concernent l'enseignant au premier chef. De là l'importance pour celui-ci, comme pour tout professionnel, de se maintenir à jour et de faire de la formation continue, une préoccupation constante, loin des considérations politiques ou des croyances populaires non fondées.
Serge Mathurin
Consultant en éducation et ex-directeur des services éducatifs à la commission scolaire de la Côte-du-Sud durant 25 années