À regarder les événements qui bouleversent le monde arabe, une question s'impose: comment débute une révolution? Quel est son point d'origine, son point zéro duquel tout a découlé? Dans les médias, il a été abondamment question de ce Tunisien qui s'est immolé après que son commerce ait été interdit par les forces policières, l'acte ayant entraîné à sa suite un mouvement populaire qui ne se dément pas depuis.
Mais qu'en diront les historiens de demain, eux qui auront accès à des documents dont on ne soupçonne même pas l'existence aujourd'hui? Cet événement, ce fait, sera-t-il toujours considéré comme le début, comme le moment zéro de cette révolution? Ou se pourrait-il que les historiens de demain en viennent à la conclusion que ce n'est pas tant le fait qui soit à l'origine de ces événements, mais ce que l'on en a dit, ce que l'on en a fait? En d'autres mots: est-ce le fait ou la mythification de celui-ci qui est réellement à l'origine de cette révolution? Cette question est importante, puisque c'est le moment zéro de toute révolution qui marque une rupture, une fracture temporelle, entre un avant et un après irréconciliables, essentiels à la rhétorique révolutionnaire.
C'est une telle question qui m'habitait lorsque je me suis penché sur la Révolution tranquille. Non pas que je veuille, ici, mettre sur un point d'égalité les événements actuels qui ont lieu dans le monde arabe à ce qui s'est produit au Québec, au tournant des années 1960. La comparaison ne tient pas, fondamentalement, si ce n'est que pour mieux éclairer certains phénomènes, certains processus. Il en est ainsi des questions entourant les origines de la Révolution tranquille. Comment débute une révolution? Une pareille question, posée tant à la Révolution tranquille qu'à la révolution qui touche le monde arabe, supporte favorablement le poids de l'exercice comparatif.
Un consensus est en train de s'établir parmi les historiens sur le moment zéro de la Révolution tranquille: il s'agirait du «désormais» qu'a prononcé Paul Sauvé, le propre successeur de Maurice Duplessis, à maintes et maintes fois tout au long de son bref mandat. Par ce vocable, il aurait marqué une fracture nette entre deux temps, entre deux mondes: entre un avant et un après. Entre une façon de faire rétrograde à la Duplessis et une nouvelle façon de faire où priment, désormais, la transparence, l'ouverture, signes des temps à venir.
Dans le cadre de mes travaux, je suis parti à la recherche de ce terme, de ce fait avéré, pérenne dans les travaux historiens, reconduit dans la mémoire collective comme un moment marquant de notre histoire. Or, au terme de recherches dans les archives, je n'ai rien trouvé. Que ce soit dans les journaux de l'époque ou dans les débats reconstitués de l'Assemblée législative, je n'ai pas trouvé la moindre trace, la moindre source certifiant que Paul Sauvé ait bel et bien dit «désormais».
Il s'agit pourtant d'un terme que Paul Sauvé aurait prononcé à profusion durant plus de quatre mois. Il aurait commencé chacun de ces discours par ce vocable, mais pas un seul journaliste, pas une seule fois, ne l'aurait répertorié? Pas plus tard que cet automne, Jean Cournoyer, à l'émission de Marie-Franze Bazzo sur Télé-Québec, se rappelait avec exactitude cette fois où Paul Sauvé avait dit «désormais». Il était en face du premier ministre, et s'en souvient comme si c'était hier. Pourtant, il ne se trouve pas de sources historiques pour corroborer pareil témoignage.
C'en est à se demander si un fait réel, avéré, est nécessaire pour qu'une révolution prenne son envol, pour marquer nettement un avant et un après, ou si la seule idée de ce fait ne suffirait pas plutôt. Car, jusqu'à preuve du contraire, le «désormais» n'a jamais été prononcé par Paul Sauvé. Jusqu'à preuve du contraire - et la preuve, à ce moment, est accablante -, le «désormais» de Paul Sauvé est un mythe. C'est-à-dire une construction, fabriquée de toutes pièces qui, plus d'un demi-siècle plus tard, tient toujours.
Ce qui n'empêche pas la Révolution tranquille d'être bien réelle. On ne saurait nier son existence, ses manifestations, ses implications dont nous continuons encore aujourd'hui de ressentir les effets. Toutefois, on ne peut en dire autant de son origine consacrée. Aussi, lorsque les historiens de demain partiront à la recherche du moment zéro de la révolution qui touche le monde arabe, il est bien possible qu'ils trouvent non pas un fait, mais plutôt un mythe. En somme, il ne faut pas oublier qu'au moment zéro, un mythe peut être tout aussi puissant qu'un fait réel, avéré, pour déclencher une révolution et soulever les passions.
Alexandre Turgeon - Québec
L'auteur est candidat au doctorat en histoire à l'Université Laval