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Le français correct plutôt que le français québécois

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Jacques Maurais *

(Lettre ouverte aux membres du Conseil supérieur de la langue française) - Le Conseil supérieur de la langue française doit se prononcer sur la norme du français au Québec au cours de l'automne. Le 23 septembre, à l'occasion d'un colloque tenu au Musée national des beaux-arts de Québec, le président du Conseil a indiqué qu'il entendait proposer l'adoption d'une norme proprement québécoise.

Dans ces circonstances, il n'est sûrement pas inutile, avant qu'ils se prononcent officiellement et définitivement, de rappeler aux membres du Conseil que leurs prédécesseurs ont toujours fait montre de beaucoup de prudence dans leurs prises de position sur la norme du français.

Un sujet délicat

Un événement récent est venu illustrer jusqu'à quel point la question de la norme du français à promouvoir au Québec est un sujet délicat: qu'on se rappelle le tollé de protestations qui a suivi la proposition débattue par le Parti québécois de recentrer l'enseignement de la langue autour de la «langue québécoise standard orale et écrite». Toutefois, ce qui n'a pas été mentionné dans la presse francophone, mais l'a été dans la presse anglophone, c'est que la promotion de cette langue québécoise pouvait être en fait un facteur de discrimination envers les anglophones et les allophones. Ces derniers en particulier, qui de plus en plus apprennent le français avant même de venir s'établir chez nous, sont prévenus avant leur départ que la langue de travail au Québec est le français. Or, que découvrent-ils à leur arrivée? D'abord, qu'il est difficile de se trouver du boulot. Ensuite, que pour travailler à Montréal il faut, plus souvent qu'autrement, connaître l'anglais. Imaginez leur déconvenue s'il faut en plus qu'on leur dise qu'ils n'ont pas appris la bonne variété de français !

Langue d'intégration?

Le président du Conseil, dans sa déclaration du 23 septembre, propose de faire de la variété québécoise de français la langue d'intégration des immigrants allophones. En théorie, dans un monde idéal - celui de quelques linguistes -, la proposition est intéressante et même fascinante. Mais on voit mal comment elle pourra être mise en pratique dans les salles de classe de Montréal où les élèves «de souche» sont fréquemment en minorité ou parfois même absents. Par ailleurs, on sait que les immigrants, dans les premières années suivant leur arrivée, s'établissent souvent dans les quartiers les plus défavorisés de la métropole, là où la langue parlée est loin d'être la «langue québécoise standard en usage au Québec», pour reprendre la formulation de certains linguistes proches du Conseil.

Trop de flou

En ce qui concerne l'enseignement du français dans les écoles du Québec, les consignes doivent être claires, surtout que le système scolaire continue d'avoir de la difficulté à assimiler la dernière réforme des programmes de français. Rien n'est plus dommageable que le flou dans l'apprentissage. Or, les propos du président du CSLF en commission parlementaire le 18 mars dernier sont de nature à semer la confusion: il a affirmé que les «registres familiers [...] sont en général assez bien assimilés par les élèves» et que ces derniers pourraient d'ailleurs en montrer à leurs maîtres sur ce point»; bref, les élèves n'ont pas de leçon à recevoir! Et il a ajouté: «le rôle de l'école est de faire acquérir, tant à l'oral qu'à l'écrit, la maîtrise des niveaux de langue standard».

Il y aurait donc plusieurs niveaux de langue standard. Là, je ne comprends plus. Sans doute est-ce une façon de dire qu'il y a la langue québécoise standard et le français dit international. Mais en l'absence de manuels du québécois standard, il est inimaginable d'un point de vue pédagogique d'introduire son enseignement à l'école. D'un point de vue sociologique, une telle proposition soulève des problèmes autrement plus sérieux.

Car l'imposition d'une langue standard n'est pas une opération anodine. Le standard entraîne une dévalorisation des autres variétés, il affermit les barrières sociales déjà existantes et conforte les mécanismes d'exclusion, confinant certains locuteurs hors de la variété nationale et dans un statut d'infériorité sociale. Dans ces conditions, il faut se demander quel standard cause le moins d'injustices sociales, tant chez les membres de la société d'accueil que chez ceux qui viennent avec le désir de s'intégrer à cette dernière: le standard québécois, qui n'est encore décrit nulle part, ou le français dit international, bien décrit dans de nombreux manuels et dont l'enseignement se fait partout dans le monde?

L'enseignement du français fait face à des difficultés déjà assez grandes sans qu'il soit besoin de venir brouiller les cartes avec une proposition visant à introduire une nouvelle norme alors que les résultats scolaires en maîtrise du français sont à la baisse.

Réussite à la baisse

À cet égard, le rapport quinquennal publié par l'Office québécois de la langue française en mars dernier est on ne peut plus éclairant. En 5e secondaire, le taux de réussite en français est à la baisse depuis 2000. En 2004, un élève sur quatre n'atteignait pas le taux de réussite en syntaxe à l'épreuve uniforme de français du ministère de l'Éducation. Et si la réussite en orthographe était un critère éliminatoire, bon an mal an un élève sur deux échouerait. Au collégial, le rapport établit que le taux de réussite global à l'épreuve uniforme de français affiche une tendance à la baisse depuis 1998. La même tendance apparaît dans les résultats globaux en maîtrise de la langue: la légère remontée enregistrée l'année dernière n'a pas permis d'inverser la tendance à la baisse qui se manifeste depuis une décennie

J'invite donc les membres du CSLF à ne pas se lancer dans la promotion d'une norme proprement québécoise et à maintenir la position déjà défendue par le Conseil dans de précédents avis en se prononçant fermement en faveur du «français correct» ou du français «tout court», qui se caractérise par une prononciation surveillée, le souci des niveaux de langue, la propriété des termes et le respect de la grammaire. Comme le Conseil lui-même l'écrivait en 1998, «nous croyons que c'est là une solution qui peut convenir à tous, car, dans la plupart des cas, il est possible de s'entendre sur ce qui est linguistiquement correct ou incorrect ; pour les cas douteux, qui sont statistiquement peu nombreux ou peu fréquents, des ouvrages de référence, grammaires ou dictionnaires, permettent généralement de se faire une opinion.»

* Ancien chercheur au Conseil de la langue française, ancien coordonnateur de la recherche et de l'évaluation à l'Office québécois de la langue française. Il a co-dirigé l'ouvrage L'Avenir du français (Agence universitaire de la Francophonie, 2008)

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