Sucre et conflits d'intérêt : pas joli (ni d'un côté ni de l'autre)

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(Québec) BLOGUE / Au rayon des biais, celui-là ferait passer la tour de Pise pour un standard international d'angle droit et Donald Trump pour un modèle de droiture morale. Imaginez : d'après cette «lettre» parue en début de semaine dans les Annals of Internal Medicine, sur 60 essais cliniques et méta-analyses publiées dans des revues savantes depuis 2001 à propos du lien entre la consommation de boissons sucrées et l'obésité/diabète, 26 ont conclu qu'il n'y a «aucune association» entre les deux, et 34 suggèrent (ô, surprise!) que la consommation de «liqueur» mène au surplus de poids. Et sur les 26 articles «négatifs», affirment les auteurs du texte menés par le chercheur en médecine Dean Schillinger, de l'Université de Californie à San Francisco, pas moins de 26 (toute la gang!) ont des «liens financiers» avec l'industrie, alors que 33 des 34 publications «positives» étaient financées de façon indépendante.

Bonjour le conflit d'intérêts, bonjour le biais-qui-adonne-tu-don'-ben-toé, hein? L'affaire, comme on s'en doute, a eu un grand retentissement dans les médias américains - pas mal moins ici, étrangement. Ça se comprend, puisqu'il s'agit là d'une trame narrative extrêmement «porteuse», qui draine beaucoup de «clics». Et, disons-le, c'est aussi une trame narrative qui n'est pas dénuée de fondement : le biais de financement est un travers bien connu (c'est pour cette raison que les revues savantes demandent aux chercheurs de révéler toute source possible de conflit d'intérêts). D'autres études récentes ont en outre montré, notamment, une tendance troublante chez certaines ONG sanitaires américaines d'accepter des dons de Coca-Cola, PepsiCo et cie et d'arrêter peu de temps après de militer pour des lois/taxes qui réduiraient la consommation de boissons sucrées.

Cela étant dit, cependant, la vraie vie est toujours faite de tons de gris et je n'ai franchement jamais rien vu d'aussi noir et blanc, d'aussi tranché au couteau que les résultats du Dr Schillinger. Alors je suis allé voir quelques-uns de ces 26 articles «entachés» qui n'ont trouvé «aucune association» (ce sont les termes de la «Lettre» du Dr Schillinger) entre l'obésité/diabète et la consommation de boissons sucrées. Ce que j'ai trouvé n'était pas particulièrement chic, je dois dire, alors j'ai fini par examiner le groupe de 26 au complet.

Comme vous avez été sages et que je vous ai un peu négligés ces derniers temps (je remplace à l'éditorial depuis quelques semaines), je vous ai préparé un résumé de chacune des études soi-disant liées à l'industrie, au bas de ce texte. Mais dans l'ensemble, il m'est apparu que le papier paru cette semaine dans les AIM a considérablement tordu la teneur de beaucoup de ces 26 articles scientifiques, en plus d'exagérer (et même d'inventer!) les liens des auteurs avec l'industrie, afin de les faire cadrer dans sa trame narrative.

Sur les 26, je n'en ai trouvé que 8 qui nient vraiment que la consommation de boissons gazeuses mène au surpoids et dont les liens avec l'industrie du sucre ou des «breuvages» sont clairs. J'en ai trouvé deux dont les liens avec l'industrie des boissons gazeuses ou du sucre en général sont carrément faux ou franchement tirés par les cheveux : un duo de chercheuses de la FDA présenté erronément comme des «membres» de la Grocery Manufacturers Association (elles vont demander une correction, m'a dit l'une d'elles) et un papier qui compare les boissons sucrées avec le lait au chocolat (c'est quand même cute, comme comparaison, hein?), mais qui était financée par Arla Foods, une compagnie de... produits laitiers. Le conflit d'intérêts jouait donc contre les boissons gazeuses, mais le Dr Schillinger n'en a pas tenu compte - ce qui est pas mal cute, ça aussi...

Les liens avec l'industrie m'ont semblé assez peu convaincants dans deux autres cas. Il s'agit d'études financées par des fonds publics et menées par des chercheurs universitaires/publics, mais dont certains auteurs avaient déjà eu, dans le passé, divers liens (frais de déplacement payés, honoraires de consultant ou de conférencier, subvention de recherche) avec une foule d'entreprises et d'ONG aux intérêts souvent divergents, dont des compagnies comme Coca-Cola. Bref, le «lien financier» était là, en principe, mais cela semblait insignifiant par rapport au reste.

J'ai également compté six autres de ces études qui ont trouvé que la consommation de boissons gazeuses... fait prendre du poids. J'insiste : gain de poids. Ouaip, c'est bien cela : le texte des Annals of Internal Medicine les présente comme ne trouvant «pas d'association» avec l'obésité alors qu'en réalité, leurs données montrent explicitement l'inverse (au moins pour les groupes-témoins auxquels on faisait consommer le plus de boissons sucrées ou de sucre, sous une forme ou sous une autre). Mais comme certains autres des paramètres mesurés ne montraient pas d'effet délétère du sucre ou des boissons gazeuses, le Dr Schillinger a fait comme si elles niaient le lien sucre-obésité. Pas fort...

Enfin, dans les huit derniers cas, les études n'examinaient tout simplement pas l'association obésité-boissons sucrées, mais comparaient plutôt les effets sur la santé (poids, diverses mesures sanguines, etc.) du fructose par rapport à d'autres formes de sucre. Il y a eu une polémique, pas encore tout à fait réglée, que je sache, au sujet de possibles effets nocifs du fructose, la forme de sucre que l'on trouve dans les fruits, parce que l'industrie agroalimentaire se sert d'une source de fructose beaucoup plus concentrée que ce qu'on voit dans la nature - le high fructose corn syrup, ou HFCS - pour édulcorer ses produits, ce qui inclut une bonne partie des boissons gazeuses. On peut donc, bien sûr, voir un «lien» générique entre la comparaison fructose-glucose et les boissons sucrées, mais il faut un sale paquet de mauvaise foi pour faire semblant que cela revient à nier la causalité sucre-obésité.

Bref, ce papier du Dr Schillinger dénonce peut-être un biais qui existe et qui fait, malheureusement, une différence dans certains articles scientifiques, mais il présente pour ce faire une version si tordue de la réalité que l'exercice, pourtant prometteur de prime abord, n'a en fin de compte plus le moindre intérêt. Ce qui n'est peut-être pas très étonnant, après tout, puisque l'exercice a d'abord été fait dans le cadre de procédures judiciaires où la ville de San Francisco tentait d'adopter une taxe sur les boissons gazeuses. Mais il demeure décevant qu'une grande revue savante l'ait publié.

Voici, comme promis, un court résumé commenté sur chacun des 26 articles «liés» à l'industrie, avec hyperliens vers les papiers (presque toujours) pour ceux qui voudraient se taper cette job de moine. Je vous avertis, c'est long. Et par ailleurs, comme l'industrie paye souvent des chercheurs universitaires pour de brèves consultations, des conférences et des frais de déplacement, il y a fort à parier qu'on trouverait beaucoup plus de conflits d'intérêts chez les 34 études «négatives» que ce que le Dr Schillinger a mis au jour. Mais excusez du peu, compte tenu de ce qui précède, je ne vois pas l'intérêt d'aller voir...

LIENS AVEC L'INDUSTRIE ABSENTS OU TIRÉS PAR LES CHEVEUX

- Trumbo et Rivers (2014) Auteures concluent que la «dose» de boissons gazeuses est corrélée au surpoids, mais que le lien s'estompe statistiquement quand on tient compte du fait que la consommation de ces boissons est associée à plusieurs autres facteurs obésogènes (pauvreté, malbouffe généralisée, manque d'activité physique, etc.). Auteures n'ont aucun lien avec l'industrie, elles travaillent toutes deux à la FDA, disent qu'il est «incorrect» de les présenter comme des «membres» de la Grocery Manufacturers Association et qu'elles vont demander une correction aux Annals of Internal Medicine.

- [Harper et coll. (2007) Étude qui montre que boire une boisson gazeuse ou l'équivalent en lait au chocolat n'a pas d'effet sur la quantité de nourriture mangée lors du repas suivant. Chercheurs publics, mais étude financée par Arla Foods. Or il s'agit d'une compagnie de produits laitiers, alors le conflit d'intérêts jouerait à l'inverse, c'est-à-dire contre les carbonated beverages...

ONT TROUVÉ DES GAINS DE POIDS (!)

- Sorensen et coll. (2014). Compare une diète enrichie de sucre (surtout dans les liquides) et une diète également «sucrée», mais à l'aspartame. Constate un gain de poids dans le groupe «sucre» et une baisse de poids dans le groupe aspartame, que les auteurs attribuent à l'alimentation plutôt qu'à la dépense d'énergie..

- Lowndes et coll. (2014) Étude qui compare différents apports de fructose provenant de deux sources (sucre de table et HFCS) à du lait dans des diètes à calories égales. Seuls certains des résultats rapportés sont négatifs. D'autres, comme le poids corporel, pourtant jugé primordial dans d'autres publications, penchent plutôt «positif».

- Ha et coll. (2013) Métaanalyse. Pas vrai que trouvent pas d'association : en trouvent une, mais seulement à consommation excessive. Soulignent aussi que la consommation de breuvages sucrés est très corrélée avec plusieurs autres mauvaises habitudes. Deux des quatre auteurs ont déjà reçu des fonds de recherches de Coca-Cola, mais c'est manifestement un bailleur parmi beaucoup d'autres (qui n'ont rien ou peu à voir avec les boissons sucrées).

- Kaiser (2013)  Méta-analyse qui conclut que gain de poids suit la «dose» de boissons sucrées, mais que le lien devient équivoque quand on essaie de faire perdre poids en réduisant la dose - mais quand même effet significatif (mais faible : 0,25 écart type) chez ceux qui sont obèses au début de l'essai clinique. Chercheurs publics, argent public, mais l'un d'eux a reçu honoraires de consultant de Kraft (Kool-Aid) dans les 36 mois précédents. Auteurs déclarent aussi que U of Alabama, où l'un d'eux travaille, a reçu des dons de cies comme Coca-Cola, PepsiCo et Red Bull, mais ça devient pas mal indirect.

- Bravo et coll. (2013) Compare l'effet du sucrose et du HFCS (à calories égales) sur le gras hépatique et musculaire. Pas de différence, mais leurs données montrent une hausse de poids significative quand 30 % de l'apport calorique vient du sucre (les deux sortes). Conflit d'intérêts allégué vient de James Rippe, dont l'institut a reçu des dons et bourses de recherche de plusieurs compagnies et groupes qui fabriquent ou mettent du sucre dans leurs produits.

- Mattes et coll. (2010) Méta-analyse qui conclut que l'obésité augmente avec la «dose» de boissons sucrées, mais qu'il est moins clair qu'on peut perdre du poids en diminuant la consommation de boissons sucrées : «Our meta-analysis shows that the currently available evidence on [nutritively sweetened beverages] consumption reduction programmes is sug- gestive, but does not confirm that such programmes may be effective». Chercheurs publics, étude financée par bourse publique (NIH), mais auteurs ont reçu dans le passé des honoraires de consultation, frais de déplacement ou subventions de recherche de la part de plusieurs compagnies agroalimentaire ou pharmaceutique ayant un intérêt dans l'obésité. Certaines ont un lien direct avec boissons sucrées, mais la plupart n'ont rien à voir.

PAS SUR LE LIEN SUCRE-OBÉSITÉ

- van Can et coll. (2012) Article qui compare isomaltulose et sucrose et conclut simplement que boissons avec isomaltulose à la place de sucrose sont digérées plus lentement (comme tout le reste de la recherche dit à propos de isomaltulose). L'entreprise Cargill fait des produits sucrants (mais des édulcorants aussi).

Sievenpiper et coll. (2012) Méta-analyse qui conclut que le fructose n'a pas plus d'effets délétères sur la santé que les autres formes de sucre, à calories égales. Liens divers (frais de déplacement, honoraires de consultation ou de conférencier, subvention de recherche) avec une longue liste de compagnies, dans laquelle Coca-Cola et autres semblent effectivement prendre pas mal de place.

- Sievenpiper et coll. (2009) Métanalyse qui conclut qu'à calories égales, le fructose a peu d'effets sur les gras en circulation dans le sang (sauf chez diabète type 2, où fructose semble augmenter triglycérides, mais diminuer le cholestérol total [mais sans effet sur LDL et HDL]). Liens divers (frais de déplacement, honoraires de consultation ou de conférencier, subvention de recherche) avec une longue liste de Cies, dans laquelle Coca-Cola et autres semblent effectivement prendre pas mal de place.

- Wang et coll. (2012) Méta-analyse qui conclut que par rapport aux autres formes de sucre (et à calories égales) le fructose ne fait pas plus augmenter les taux d'acide urique dans le sang, mais que de fortes doses de fructose causent de l'hyperuricémie - mais comparé à moins de fructose, pas comparé aux autres sucres. Chercheurs publics, argent public, mais soutien financier du Calorie Control Council (lui-même financé par, entre plusieurs autres, des compagnies de boissons gazeuses). Autres liens allégués probablement parce que Sievenpiper est auteur de correspondance.

- Yu et coll. (2013) Compare différents apports caloriques de sucre de table et de HFCS. À calories égales, ne trouve pas de différence entre les deux dans diverses mesures sanguines. Conflit d'intérêts vient de James Rippe, dont l'institut a reçu des dons et bourses de recherche de plusieurs compagnies et groupes qui fabriquent ou mettent du sucre dans leurs produits.

- Dolan (2010b) Revue de littérature. Conclut que fructose consommé à des niveaux normaux (jusqu'à 95e percentile) n'a pas d'effet sur les quantités de gras dans le sang et l'obésité chez des sujets sains. Chercheurs industriels, dont une à l'emploi de Tate & Lyles, qui fabrique du sucre et des édulcorants.

- Cozma et coll. (2012) : méta-analyse qui conclut que le fructose n'est pas pire que d'autres formes de sucre pour les diabétiques. Plusieurs coauteurs ont reçu des «honoraires de consultant ou de conférencier, frais de déplacement ou subventions de recherche d'une longue liste d'entreprises agroalimentaires, pharmaceutiques, d'organismes publics ou gouvernementaux et d'ONG. Coca-Cola, Pepsi et le Calorie Control Council sont du nombre.

- Wang et coll. (2014) Méta-analyse qui conclut que pas de différence entre fructose et autres formes de sucre (à calories égales) sur les lipides dans le sang. Chercheurs publics, argent public, mais certains auteurs ont reçu dans le passé des honoraires de consultation, frais de déplacement ou subventions de recherche de la part de plusieurs compagnies agroalimentaire ou pharmaceutique ayant un intérêt dans l'obésité. Certaines ont un lien direct avec boissons sucrées, mais la plupart n'ont rien à voir.

LIENS CLAIRS AVEC L'INDUSTRIE

- Reid et coll. (2010) Compare l'effet des boissons gazeuses avec leur équivalent à l'aspartame (donc pas vraiment sucré) sur l'appétit et l'humeur de 53 femmes obèses. Aucun effet trouvé. Étude financée par le Sugar Bureau (lobby du sucre au UK.

- Mander et coll. (2009) Étude mesurant les taux de sucre dans le sang de sujet maigres, obèses et obèses/diabétiques. Trouve que boire deux verres d'eau sucrée par jour [l'équivalent de deux canettes de boisson gazeuse] n'empire pas la glycémie moyenne sur 24 heures. Financé par le lobby hollandais du sucre [Suikerstichting Nederland].

- Dolan et coll. [2010a] Conclut que boissons sucrées ne font pas grossir à des niveaux normaux de consommation : «no evidence which shows that the consumption of fructose at normal levels of intake causes biologically relevant changes in triglycerides (TG) or body weight in overweight or obese individuals». Chercheurs industriels, dont une à l'emploi de Tate & Lyles, qui fabrique du sucre et des édulcorants.

- Ruxton et coll. (2010) Revue de littérature. N'a pas trouvé de base quantitative solide pour justifier les normes recommandées de consommation de sucre. Chercheurs privés et publics. Étude financée par le lobby britannique du sucre [Sugar Bureau].

- Gibson [2008] Revue de littérature, conclut que le lien entre la consommation de boissons gazeuses et l'obésité est «équivoque». L'auteur [unique] est un nutritionniste privé, l'article financé par industrie européenne du breuvage.

- Forshee et coll. (2008) Méta-analyse qui conclut à l'absence de lien entre boissons sucrées et obésité chez enfants et ados. Chercheurs publics et privés, étude financée par American Beverage Association, l'auteure senior y travaille. Article sévèrement critiqué par la suite : http://www.kickthecan.info/sites/default/files/documents/Am%20J%20Clin%20Nutr-2009-Malik-438-9.pdf

- Forshee et coll. (2007) Revue de littérature qui conclut que le fructose ne fait pas plus grossir que le sucrose. Par contre, utilisent la consommation de boissons gazeuse comme un indicateur de la consommation de fructose. Chercheurs publics et privés, dont une à l'emploi de American Beverage Association.

- Livesey et coll. (2008) Texte sur le fructose, conclut que c'est pas si pire, grosso modo. Lien avec industrie très clair : étude financée par Danisco, qui fabrique du fructose.

LIENS DISCUTABLES

- Sievenpiper et coll. [2012b] Méta-analyse qui suggère que des petites doses [moins de 10 g par repas] de fructose peuvent avoir des effets bénéfiques sur la glycémie. Financée par public, faite par chercheurs publics, mais certains ont des liens [honoraires, consultants, conférences, frais de déplacement] avec diverses compagnies, dont Coca-Cola et Pepsi.

- Slavin [2012] Résumé du travail d'un comité d'experts. Conclut que les boissons sucrées ne semblent pas avoir d'effet obésogène au-delà de leur apport en calories. Liens avec les compagnies viennent d'une déclaration d'intérêt subséquente [2015], mais les recherches de Slavin portent d'abord et avant tout sur les fibres et les céréales.

***

Pour participer à la discussion sur le blogue de Jean-François Cliche, rendez-vous à http://blogues.lapresse.ca/sciences.

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