Pitbulls: un débat parti sur de bien mauvaises bases

La mythologie entourant les pitbulls veut que leur... (PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE)

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La mythologie entourant les pitbulls veut que leur morsure soit particulièrement forte, suffisamment pour, à elle seule, en faire un danger public.

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(Québec) BLOGUE / Commençons par une confidence : je n'aime pas les pitbulls. Du tout. Ce sont des animaux que je trouve hideux et je n'ai aucune idée de ce qui peut bien pousser un amateur de chien à choisir cette race plutôt qu'une autre. Si bien que lorsque j'ai commencé à documenter [cet éditorial LIEN http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/editoriaux/jean-francois-cliche/201606/10/01-4990711-pitbulls-la-fausse-solution.php], dans la foulée de la mort tragique de Christiane Vadnais, la semaine dernière, j'étais persuadé que je m'apprêtais à écrire un plaidoyer en faveur de l'interdiction complète de ce groupe de quatre races que l'on désigne par le nom de pitbull.

Mais voilà, pour qu'une mesure de santé publique soit bien fondée, pour qu'elle vise à produire des résultats plutôt que de «faire n'importe quoi juste pour montrer qu'on agit», elle doit satisfaire deux conditions. D'abord, la menace doit être bien ciblée et bien démontrée. Et l'on doit avoir des motifs raisonnables de penser que la mesure atténuera ladite menace. Or en parcourant la littérature scientifique à ce sujet, il m'est vite apparu que le bannissement pur et simple d'une race ne remplissait ni l'une ni l'autre de ces conditions. Regardons-y de plus près.

Mon édito reposait initialement sur un argument massue qui, me disais-je, allait à coup sûr clore la gueule de tous les pitbulls pour l'éternité, soit une statistique qui circule beaucoup sur le Web et qui veut que cette souche canine soit responsable d'environ [65 % des décès LIEN www.dogsbite.org/dog-bite-statistics-fatality-citations.php] dus à des attaques de chiens aux États-Unis. À vue de nez, c'est une donnée qui anéantit toute possibilité de débat : si ces chiffres sont exacts, alors il est absolument indéniable que ces chiens-là sont beaucoup plus dangereux que les autres (à moins de constituer plus des deux tiers des chiens vivants, bien sûr, mais c'est totalement invraisemblable) et qu'il faut les interdire au plus coupant.

Le hic, cependant, est justement que ces chiffres ne sont pas fiables du tout. Comme il n'existe aucun registre, aucune statistique officielle sur les attaques de chiens, ces données sont basées sur ce que rapportent les médias, qui ne sont pas particulièrement bons pour identifier les races canines. En 2013, le Journal of the American Veterinary Medical Association a publié un article passant en revue 256 décès causés par des chiens aux États-Unis de 2000 à 2009, et a croisé la race «identifiée» lors de chaque incident par plusieurs sources différentes (médias, police, vétérinaires, etc.). Résultat : un vaste lot de contradictions d'une source à l'autre, et [seulement 18 % d'identifications minimalement crédibles LIEN http://avmajournals.avma.org/doi/abs/10.2460/javma.243.12.1726]. Pas une grosse moyenne au bâton, disons...

Si l'on conjugue cette énorme faiblesse méthodologique à des études qui mesurent l'agressivité de différentes races de chiens - et qui observent une telle variabilité à l'intérieur de chaque race canine qu'elles concluent que [la race n'est pas LIEN https://www.avma.org/KB/Resources/LiteratureReviews/Documents/dog_bite_risk_and_prevention_bgnd.pdf] un [prédicteur valide LIEN https://www.researchgate.net/publication/233995885_Breed_differences_in_canine_aggression] du comportement d'un spécimen -, je crois que l'on peut mettre ces statistiques de côté pour de bon. Compte tenu de la médiatisation de ces incidents, il est très, très plausible que les médias, les victimes, les policiers, les soignants et les témoins aient tendance à présumer que le chien agresseur était un pitbull, ce qui déforme le portrait. Et comme le nombre d'agressions selon la race est très sensible à la popularité de chaque race, mais que l'on n'a pas ou peu de données fiables sur le nombre de spécimens de chaque souche en circulation, tous ces chiffres ne veulent pas dire grand-chose de toute manière.

Un mot sur la force de la mâchoire, qui en principe fait partie de l'évaluation du danger que pose la race, comme me l'ont fait remarquer plusieurs lecteurs au cours de la fin de semaine, parfois avec une politesse de bouledogue, d'ailleurs. La mythologie entourant les pitbulls veut que leur morsure soit particulièrement forte, suffisamment pour, à elle seule, en faire un danger public. Les données sur ce point ne sont pas légions, mais celles qu'on a pointent toutes dans la même direction : non, la morsure du pitbull, bien qu'elle soit évidemment douloureuse et dangereuse, ne se démarque pas tant que cela de la morsure des autres races de chien domestique.

[Ce test LIEN https://www.youtube.com/watch?v=ADDxe24ud90] mené par National Geographic en 2005 est un des seuls du genre (en fait, le seul, à ma connaissance). Un pitbull, un rottweiler et un berger allemand ont été provoqués pour mordre une jauge de pression sur le bras d'un dresseur. Le pitbull s'est classé dernier, avec 235 livres de pression, contre 238 pour le berger et 325 pour le rottweiler. Et ce n'est pas particulièrement étonnant : la taille d'un chien joue pour beaucoup dans la force de sa morsure (voir [cette étude LIEN http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2423399/pdf/joa0212-0769.pdf], figure 3), et le pitbull, sans être un chihuahua, n'est pas un très gros chien. La taille et la [configuration du crâne LIEN http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2673787/#b12] doivent aussi être pris en compte parce que l'amplitude de la gueule en pleine ouverture donne une meilleure prise - et ce facteur-là non plus n'avantage pas beaucoup le pitbull.

Bref, tout ça pour dire que j'ai beau trouver les pitbulls laids et antipathiques, il me semble clair que les tragédies des derniers jours, si horribles soient-elles, ne sont pas l'expression d'une tendance. Lorsque l'on consulte des données systématiques, on a grand-peine à y voir des signes que cette race pose un danger vraiment plus grand que, disons, les bergers allemands, les mastiffs, les danois, etc.

Pas étonnant, donc, que le [CDC LIEN http://nationalcanineresearchcouncil.com/uploaded_files/tinymce/AVMA-CDC_Statement.pdf] et l'[Association des médecins-vétérinaires des États-Unis LIEN https://www.avma.org/public/Pages/Why-Breed-Specific-Legislation-is-not-the-Answer.aspx] se soient prononcés récemment contre les règlements visant spécifiquement les pitbulls (ou d'autres races) : il n'est pas clair du tout que ces chiens posent un risque particulier pour les humains.

De là, il n'est pas étonnant non plus que l'on n'ait pas observé de baisse des morsures (graves) de chien dans la plupart des endroits qui ont interdit les pitbulls. Il y a bien eu le cas de la Catalogne qui a noté un [recul des hospitalisations LIEN http://www.dogsbite.org/pdf/2010-pitbull-decline-In-hospitalisations-catalonia-brief.pdf] pour morsure de chien, de 1,8 à 1,1 par 100 000 habitants, mais la loi là-bas interdisait les pitbulls, les mastiffs et quelques autres races, en plus des chiens dépassant certaines mesures de taille et ceux qui avaient déjà mordu quelqu'un. Cependant, une loi semblable adoptée dans le [reste de l'Espagne LIEN http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S155878780700202X?np=y] n'a donné aucun résultat. Même chose au [Royaume-Uni LIEN http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/8730379] et au [Pays-Bas LIEN http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19879172]. Idem au [Manitoba LIEN http://injuryprevention.bmj.com/content/early/2012/06/29/injuryprev-2012-040389.full?ga=w_bmjj_bmj-com], où les villes qui ont interdit les pitbulls (ou d'autres races) n'ont pas vu leurs taux d'hospitalisation pour morsure diminuer plus que les autres entre 1990 et 2006. Pareil à [Toronto LIEN http://globalnews.ca/news/2527882/torontos-pit-bulls-are-almost-gone-so-why-are-there-more-dog-bites-than-ever/] (encore que la Ville reine compte aussi les morsures de chien à d'autres animaux, notons-le).

La lecture que je fais de tout cela, et vous me direz ce que vous en pensez, c'est que de manière générale, les bannissements ne font que déplacer le problème : les propriétaires de pitbulls remplacent leur chien désormais interdit par un autre chien d'assez grande taille. Et comme la taille est - avec d'autres variables, on s'entend, comme les circonstances (victime seule, chiens en groupe, etc.) et la façon dont le chien a été élevé (avec ou sans enfant, par un propriétaire négligent ou attentionné, qui bat son chien ou non, etc.) - un des principaux déterminants du danger que pose un chien (la gravité de sa morsure), interdire les pitbulls revient à remplacer les blessures causées par des pitbulls par des blessures causées par d'autres races canines.

Si l'on finit par bannir les pitbulls, remarquez, je ne verserai pas la plus petite larme. Mais force est d'admettre que si l'on veut vraiment améliorer la sécurité du public, c'est autre chose qu'il faudra faire. On peut imposer l'euthanasie de tout chien ayant causé des blessures à un humain, par exemple. On peut imposer la castration obligatoire des mâles, qui commettent plus d'attaques que les femelles. On peut même interdire tous les chiens dont la taille surpasse un certain seuil, un coup parti; ce serait assez radical, merci, mais l'expérience catalane suggère que cela pourrait fonctionner.

Mais l'interdiction d'un ou de quelques races qui ont mauvaise presse ne donne pas de résultats. Il faudra bien finir par l'intégrer quelque part dans la réflexion et le débat public, un de ces jours...

***

Pour participer au débat sur le blogue de Jean-François Cliche, rendez-vous à http://blogues.lapresse.ca/sciences.

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