Il est plus que temps que ce projet voie le jour. L'expérience sera suivie de près dans le monde entier, et bien sûr par les États-Unis et le Canada, qui y sont défavorables. Elle permettra de trancher un débat qui remonte au lendemain de la crise économique des années 30.
L'idée avait en effet été évoquée alors par le célèbre économiste John Maynard Keynes. Il suggérait de taxer les transactions sur Wall Street, dans l'espoir de limiter la marge de manoeuvre des spéculateurs, et ainsi de contrôler la volatilité des marchés.
Elle a été relancée dans les années 70 par un autre économiste, James Tobin, qui voulait cette fois réduire la volatilité des taux de change entre les différentes devises.
La Suède en a fait l'essai en 1984, dans son marché boursier, mais sans succès. Les investisseurs ont tout simplement boudé le marché suédois, qui faisait cavalier seul.
C'est l'une des objections qu'on fait valoir à ce projet. On craint que les investisseurs se tournent vers les pays qui n'imposeront aucune taxe. Évidemment, c'est un peu comme le chien qui court après sa queue. Si on invoque cet argument pour ne pas imposer la même taxe chez soi, on crée des conditions pour faire avorter l'opération.
Mais cette fois, avec 11 pays, dont les poids lourds européens que sont la France et l'Allemagne, les chances de succès sont plus solides. Londres refuse toutefois de participer à l'exercice, tant que les autres grandes places boursières restent à l'écart.
Ce qui n'est pas sans ironie, puisque c'est la Bourse de Londres qui a elle-même imposé la première taxe sur les transactions, en 1694... L'acheteur d'un titre devait en effet payer pour obtenir le sceau (stamp) sur ses documents, d'où le nom de Stamp Duty, encore en vigueur aujourd'hui.
Mais une autre réalité motive les députés du Parlement européen. On ressent encore l'impact de la crise financière de 2008, qui a obligé les États à assumer, à même les fonds publics, les pertes énormes subies par des institutions financières privées.
Jusqu'à récemment, on disait qu'il était techniquement impossible de taxer des transactions qui se déroulent, le plus souvent, en dehors des marchés boursiers officiels. Ce sera de moins en moins vrai. La réglementation du G20 pour les produits dérivés oblige les spéculateurs à réaliser ces transactions sur les mêmes plateformes que les achats d'actions.
Nous avons donc aujourd'hui les moyens techniques et les outils réglementaires qu'il faut. C'est d'abord et avant tout une question de volonté. Notre ministre des Finances, Jim Flaherty, invoque sa réticence à la création d'une nouvelle taxe.
Pour paraphraser Pierre Trudeau, notre ministre devra «se boucher le nez», parce que sans taxes, il n'y a pas de gouvernement.
Les taxes sont une nécessité à laquelle aucun pays n'échappe. La vraie question n'est pas de savoir si on doit taxer ou non, mais bien de s'assurer que tous les secteurs contribuent de façon équitable. Et aujourd'hui, il n'y a aucune raison pour que les marchés financiers ne contribuent pas à l'effort fiscal qu'on exige des autres acteurs de l'économie.