C'est dommage, car l'exercice était loin d'être aussi farfelu que le jugement qui en a résulté.
La poursuite ne prétendait pas que les accusés auraient dû prédire le séisme. Il s'agissait plutôt de déterminer si, à l'issue d'une réunion, les responsables de la sécurité civile ont induit la population en erreur, créant l'illusion qu'il n'y avait aucun danger.
Entrer dans le détail de la cause serait trop long, mais on peut résumer en disant que, oui, quelqu'un a encouragé les gens à baisser leur garde alors qu'on aurait dû les inciter à la vigilance. Par contre, rien dans la preuve ne permet de croire que les scientifiques aient manqué à leur devoir de faire état du niveau de risque aux autorités.
Le procès, malheureusement, escamote deux importantes questions. D'abord, on passe sous silence la responsabilité, beaucoup plus grande et bien réelle, de tous ceux qui ont construit des édifices ne répondant pas aux normes sismiques qu'exige cette partie de l'Italie.
Mais surtout, on a raté l'occasion de s'interroger sur les responsabilités qui viennent avec l'avancement de nos connaissances, dans des domaines où des vies humaines sont en jeu.
Avant de pouvoir attribuer un quelconque blâme à ceux et à celles qui doivent produire et transmettre l'information nécessaire pour protéger la population, il faut bien définir les rôles de chacun, ainsi que les conditions dans lesquelles ces rôles doivent être exercés. C'est cette question qui aurait dû être approfondie par le juge, au lieu de chercher des boucs émissaires pour soulager la douleur des familles éplorées.
Dans le journal britannique The Guardian, Stuart Clark, auteur d'un ouvrage sur la vie de Galilée, trace un parallèle entre le procès de L'Aquila et celui qu'a dû subir l'astronome aux mains de l'Église. Dans les deux cas, constate-t-il, l'enjeu n'est pas vraiment l'activité scientifique des personnages en cause, mais plutôt la façon dont ils ont communiqué leur savoir aux autres.
C'est là en effet, à la frontière entre le monde de la science et la société civile, que se situe le problème. Le procès de L'Aquila aurait dû servir à baliser le partage des responsabilités entre les scientifiques à qui on fait appel, et les autorités gouvernementales. On aurait dû penser à l'avenir, afin que la population ait accès à la meilleure information possible. Cela veut dire créer des conditions propices au travail des scientifiques, et non les traiter comme des criminels en puissance.
Le jugement du tribunal italien ne peut que décourager toute personne saine d'esprit de collaborer avec les autorités. Ainsi, les président, vice-président et président d'honneur de la Commission italienne «grands risques», équivalent de nos organisations de sécurité civile, ont tous remis leur démission au lendemain du verdict.
«Il n'est pas possible de fournir à l'État des avis sereins, désintéressés et hautement professionnels avec cette folle pression judiciaire et médiatique», a conclu l'ex-président, Luciano Maiani.
Le résultat sera que les populations, moins bien informées, courront de plus grands risques encore. Quel beau gâchis.