Amanda Todd s'est enlevé la vie le 10 octobre, après trois années d'enfer. Un mois plus tôt, elle avait mis en ligne, sur YouTube, une vidéo poignante où elle relate son histoire, écrite sur des cartes qu'elle montre à l'écran, sans jamais prononcer un seul mot.
Elle n'avait que 12 ans quand elle a commencé à clavarder avec ses amis tout en se servant de sa webcam. Elle entre en contact avec d'autres personnes, qui la complimentent, lui disent qu'elle est jolie, et puis quelqu'un lui demande de dévoiler sa poitrine. Elle hésite, mais finit par céder. Elle venait de mettre le doigt dans l'engrenage infernal. Un an plus tard, un prédateur a mis la main sur ces images d'elle et les diffuse à travers le réseau social de la jeune fille. À deux reprises, même après qu'elle eut déménagé, le prédateur la retrouve et recommence son manège.
Puis commence une autre histoire. Elle sera sauvagement battue, devant des dizaines d'élèves, pour une banale histoire de coeur. Tous avaient vu les images maudites et n'avaient que du mépris pour elle. De retour à la maison, elle tente de se suicider en buvant de l'eau de Javel, pour aboutir à l'hôpital. Mais des élèves ont filmé son passage à tabac, qui se retrouve lui aussi dans des pages Facebook avec des commentaires lui suggérant de faire une autre tentative.
Bien sûr, Internet n'est pas le seul facteur dans cette histoire, mais il change radicalement la donne. L'aspect le plus dangereux du Web, c'est avant tout la fausse impression de sécurité, d'intimité qu'il donne, à laquelle les plus jeunes sont les plus vulnérables. Internet facilite aussi la création de réseaux, mais il facilite tout autant l'ostracisme d'un individu par ces mêmes réseaux.
On commence tout juste à prendre la mesure de cette nouvelle réalité qu'est la cyberintimidation. Une recherche réalisée à l'Université de Colombie-Britannique montre, d'abord, que l'intimidation au moyen du Web est un phénomène ayant sa propre dynamique, très différente de l'intimidation vécue dans une cour d'école. «On a besoin de créer des outils à l'intérieur même de la technologie, et dans lesquels les jeunes peuvent se reconnaître», conclut Jennifer Shapka, une des auteures de la recherche.
Il n'existe encore que très peu de ressources sur le Web où des jeunes peuvent demander de l'aide. Un groupe de volontaires dans l'ouest du pays a mis sur pied Stop a Bully (stopabully.ca), mais depuis une semaine l'organisme, qui dispose de peu de moyens, croule sous la demande d'un trop grand nombre d'écoles, au point où il n'accepte plus de nouvelles demandes.
On doit se donner plus de moyens qu'on le fait à l'heure actuelle pour occuper ce nouveau territoire où règne encore la loi de la jungle. On doit appuyer financièrement les travaux de recherche, les organisations comme Stop a Bully ou, au Québec, la Fondation Jasmin Roy, assurer aussi une présence en ligne à laquelle les jeunes peuvent se référer. Le législateur doit enfin penser à rendre tous les acteurs de cet univers plus responsables. Cela inclut les services d'hébergement, les fournisseurs d'accès, les réseaux sociaux, les responsables des sites où les jeunes croient échanger entre eux, et où des prédateurs peuvent trop facilement se glisser.