À preuve, une pétition lancée le 26 juillet demande un moratoire, un autre, pour sauver ce «trésor en danger face aux pétrolières» et a déjà recueilli plus de 13 000 signatures.
Il est évident que, si un jour le pétrole jaillit là-bas, il sera doublement important de s'assurer que l'extraction se déroule dans le strict respect des lois environnementales. Car non seulement la nature a-t-elle une valeur en elle-même, mais encore l'industrie récréotouristique est le principal moteur économique d'Anticosti.
En fin de compte, il ne donnera pas grand-chose de créer des emplois pétroliers si c'est pour en détruire autant dans le tourisme. Tout le monde en conviendra.
Cependant, on n'en est pas encore là : avant de se demander si l'on veut exploiter une ressource, il faut d'abord, logiquement, établir si cette ressource existe ou si elle est exploitable. Et on ne le sait pas encore dans le cas d'Anticosti.
Mais curieusement, nombre de militants et de commentateurs patentés tiennent déjà pour acquis que l'on est devant une petite Arabie Saoudite. Cela explique, sans doute, le ton scandalisé qu'ils prennent en parlant du soi-disant «vol du siècle» - cette idée selon laquelle la présence d'immenses richesses à Anticosti était connue du gouvernement, qui les aurait malhonnêtement cédées pour une bouchée de pain à deux ou trois minières juniors.
Or en y regardant bien, les faits ne soutiennent pas l'hypothèse d'une braderie.
Soit, des études crédibles ont estimé que les parcelles de Pétrolia et de Junex, qui détiennent la plupart des droits pétroliers sur l'île, recèlent environ 40 milliards de barils de pétrole. Ajoutez à cela une entente secrète par laquelle Hydro-Québec a cédé à Pétrolia ses intérêts à Anticosti en 2008, et vous avez toutes les apparences d'un beau gros scandale.
Mais s'il existe un dicton fondamental dans cette industrie, c'est bien celui-ci : ce n'est pas parce qu'il y a du pétrole à un endroit qu'il est commercialement exploitable - ce n'est souvent qu'une très petite partie qui l'est. Et encore là, ce n'est pas non plus parce qu'il y a du pétrole exploitable qu'il sera facile à trouver.
Le passé récent de cette même île d'Anticosti en fournit d'ailleurs une belle démonstration.
D'après la base de données gouvernementale SIGPEG sur le gaz et le pétrole, la multinationale Shell a déjà tenté sa chance là-bas, y forant cinq puits en 1998 et en 1999. Ne trouvant rien d'intéressant, la multinationale a carrément abandonné ses claims.
On peut certainement reprocher beaucoup de choses à Shell, mais pas de «brader» son pétrole. Corridor Resources (une minière junior des Maritimes) a foré trois autres puits avec Hydro-Québec en 2005, puis trois autres encore en 2010 avec Pétrolia, mais eux non plus n'ont rien trouvé de probant.
Bref, si l'on peut déplorer (avec raison, d'ailleurs) le secret de l'entente entre Hydro-Québec et Pétrolia, il faudra bien finir par admettre qu'il n'y avait rien de tangible à dérober lors du «vol du siècle».
Il demeure possible que ces entreprises remportent leur pari, mais leur nature ne demeure pour l'instant que cela : un pari. Et un risqué, à en juger par leurs derniers mois en Bourse.