Plusieurs soupçonnent que c'est surtout la crainte de voir un gouvernement séparatiste prendre le pouvoir dans quelques semaines qui incite le chef conservateur à traverser la rivière des Outaouais et à tendre la main à des Québécois étiquetés persona non grata par son gouvernement.
En effet, sa décision de renouer avec l'ex-premier ministre Brian Mulroney et de solliciter un entretien privé avec le premier ministre Jean Charest suggère qu'il y a inquiétude à Ottawa quant à l'issue des prochaines élections québécoises.
Et ça doit être sérieux parce que M. Harper a dû faire acte d'humilité dans les deux cas. Il avait d'une part catalogué son prédécesseur au rang des brebis galeuses conservatrices à cause de l'affaire Karlheinz Schreiber.
Quant à son homologue provincial, d'autre part, il ne lui avait pas pardonné d'avoir transformé en baisse d'impôt un transfert de 700 millions$ destiné à corriger le déséquilibre fiscal, sans se préoccuper du mauvais effet de cette décision sur la campagne électorale conservatrice de 2008.
Mais MM. Mulroney et Charest sont certainement aujourd'hui deux interlocuteurs hautement qualifiés pour remettre le premier ministre canadien en contact avec la réalité québécoise actuelle, si c'est vraiment ce qu'il souhaite.
Le premier a toujours été au diapason des électeurs de sa province. Ardent défenseur des intérêts du Québec, promoteur des accords constitutionnels de Meech et de Charlottetown, M. Mulroney a réussi à rafler presque tous les sièges au Québec en 1984 et en 1988.
Quant à Jean Charest, il a sans nul doute rappelé à M. Harper la trop longue liste de contentieux sérieux entre leurs deux gouvernements - refus de l'approche de réhabilitation en matière de justice, politiques environnementales déficientes, limitation des transferts en santé, commission canadienne des valeurs mobilières imposée, réforme du Sénat, abolition du registre des armes à feu, etc. - pour lui faire comprendre que son rigorisme et son refus de tout dialogue poussent bien des Québécois à pencher vers les souverainistes.
Bien sûr, Stephen Harper et les siens sont fiers d'avoir reconnu que le Québec était une nation, d'avoir officialisé son siège à l'UNESCO, mais ils sont demeurés à court de donner une valeur concrète à ces reconnaissances.
Une majorité de Canadiens peut bien se reconnaître dans la gestion conservatrice, être heureuse de cette approche de gouvernement allégé et de fardeau fiscal limité, être rassurée par les efforts tous azimuts sur l'emploi et la croissance économique, mais les Québécois restent en majorité réfractaires à ce modèle.
Justement parce qu'ils forment une nation, partageant une histoire et une culture différentes, plus collectives, plus sociales-démocrates, ils ne cautionnent pas cette vision de droite.
Il y a donc beaucoup à faire pour retisser un lien de confiance entre les conservateurs fédéraux et le Québec. Le premier geste évident de bonne volonté devrait être la cession des données québécoises du registre fédéral des armes à feu, données qu'ils ont payées et qui leur appartiennent.
Ensuite, Stephen Harper devrait accepter d'engager un dialogue, de répondre aux questions, de justifier ses choix et surtout d'accepter que le Québec ne soit pas traité comme une province comme les autres dans certains dossiers.
Là, le concept de nation aurait vraiment une résonance et la cote des conservateurs et celle de la souveraineté pourraient alors se mettre à bouger.