Sens des mots et bon sens

Brigitte Breton
Le Soleil

(Québec) La dernière semaine s'est encore avérée riche en dérives langagières et inflations verbales. Un ministre fédéral a traité le vice-premier ministre de l'Alberta de «trou de cul total». Un candidat péquiste a qualifié Jean Charest de «premier ministre le plus menteur, voleur et corrompu du dernier siècle» et enrichi sa prose sur Internet d'un beau «calvaire». Édifiant n'est-ce pas? Et quelle façon convaincante de faire valoir son point de vue sur la place publique.

Comme s'il ne suffisait pas que la langue dérape, des «mâles» ont eu envie de se taper sur la gueule pour un règlement municipal portant sur les manifestations à Québec. Un citoyen traite le maire Labeaume de «clown» et celui-ci réplique avec un «ostie de malade». Le chic du chic. Mais que prévoit au juste ce fameux règlement et quels sont ses impacts? Euh... La majorité des gens ne retiendront que les gros mots et les images de l'échauffourée.

Il est là le danger. Un combat de mots et d'images détrône trop souvent le débat d'idées, le débat public et la recherche de solutions éclairées. La forme prend le dessus sur le fond.

Il ne suffit plus de tenter de convaincre, d'expliquer rationnellement son point de vue et d'amener son interlocuteur à y souscrire, du moins en partie. Non. Il faut crier, injurier, bousculer et sacrer. Et comme les médias sociaux et la télé en continu donnent une résonance instantanée à un propos, il faut trouver la réplique qui supplantera l'autre. Quitte à puiser dans des exemples planétaires, même s'ils sont éminemment bancals et ne tiennent nullement la route dans le contexte dans lequel nous nous trouvons. La vulgarité et la démesure font office d'arguments. La sagesse et la rigueur paraissent ternes.

Autre déception, les personnes qui normalement devraient nourrir la réflexion et animer sereinement le débat se croient parfois, à leur tour, obligées d'emprunter les mêmes travers ou autorisées à le faire. Le conflit étudiant a fourni son lot d'exemples.

Deux politicologues québécois ont ainsi écrit le plus sérieusement du monde dans le New York Times qu'avec la loi 78 adoptée par le gouvernement - cette loi qui met fin à la grève étudiante et impose un cadre rigide aux manifestations - , le Québec goûte à la médecine de la dictature de Poutine. Rien de moins.

C'est vrai que sur les réseaux sociaux, certains ont réussi à établir des analogies entre Jean Charest et Hitler. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants marqués et gazés mis sur le même pied que les porteurs de carré rouge qui refusent que le gouvernement augmente les droits de scolarité à l'université et leur demande de payer 17 % de la facture de leur formation.

C'est dire comme le sens des proportions écope quand les positions se polarisent. Lorsqu'on se permet de galvauder le Printemps arabe et de le transformer en «printemps érable» pour décrire ce qui s'est passé depuis février sur les campus et dans les rues du Québec, on peut malheureusement s'attendre à ce type de glissement, à ces associations boiteuses et malheureuses. Sans minimiser la crise sociale engendrée par la grève étudiante, il est important de la ramener à de justes proportions.

Que des citoyens osent agresser verbalement les élus est également prévisible lorsque les politiciens ne s'accordent même pas entre eux un minimum de respect. On peut comprendre que le ministre fédéral Jason Kenney n'apprécie pas le vice-premier ministre albertain Thomas Lukaszuk, associé à l'aile progressiste-conservatrice du parti. Mais est-ce une raison pour le traiter de «trou de cul» dans un courriel adressé à 26 députés? M. Kenney, un ministre et non un ado peu conscient de la portée de ses actes, a en plus mis du temps à s'excuser. Désolant. Même en 2012, l'adage voulant qu'il vaille mieux tourner sa langue sept fois avant de parler demeure toujours à propos.

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