Prostitution: l'esclavage oublié

Pierre Asselin
Le Soleil

(Québec) Le problème avec la prostitution, c'est qu'on s'y habitue. En 1985, des changements ont été apportés au Code criminel pour interdire à quiconque de communiquer dans un lieu public avec des personnes dans le but de se livrer à la prostitution.

La mesure visait surtout la prostitution de rue, expliquait alors le ministère de la Justice, qui prévoyait s'attaquer aux aspects sociaux plus complexes de la prostitution «dans l'année qui vient», soit 1986.

Depuis, rien. Comment se surprendre que cette section de la loi soit aujourd'hui jugée en violation de la Charte des droits?

Cette inertie, pour ne pas dire ce fatalisme, se dresse comme un mur dans la lutte contre la prostitution. Et c'est à cet aspect que s'attaque l'avis rendu public cette semaine par le Conseil du statut de la femme (CSF), La prostitution : il est temps d'agir.

Le document trace un portrait lucide du phénomène sur la base d'un principe clair : il en va de la «dignité des femmes et de la protection de leurs droits fondamentaux, qui sont bafoués...»

La prostitution n'est pas «le plus vieux métier du monde», pas plus que ne le serait l'esclavage, insiste-t-on. Cette expression «renforce l'idée que la prostitution serait inévitable et qu'il ne sert à rien de chercher à la combattre». On peut s'y attaquer tout comme on s'attaque à la violence conjugale ou aux abus sexuels.

On a vu les parlementaires québécois s'élever au-dessus de la partisanerie, pour les travaux de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité.

La prostitution mérite la même attention et la même urgence à notre avis.

Le rapport du Conseil souligne que plus de 80 % des personnes prostituées au Canada ont commencé quand elles étaient mineures, vers 14 et 15 ans, qu'ils ou elles ont un passé de viol, d'inceste, de pédophilie, ou ont subi des violences physiques et psychologiques. Ici même, au Canada, leur taux de mortalité est 40 fois supérieur à la moyenne et plus de 60 % souffrent de stress post-traumatique.

La prostitution, c'est un esclavage qu'on tolère, l'asservissement d'une personne au profit d'une autre. Une minorité le fait par choix, mais sa pratique est avant tout indissociable de la pauvreté.

Cette logique doit se traduire par des lois où la personne prostituée est considérée comme une victime, et les criminels sont ceux qui l'exploitent, qui l'achètent.

C'est ce que recommande le CSF, qui préconise un «renversement des priorités» pour décriminaliser les personnes victimes et, à l'instar de la Suède, criminaliser l'achat de services sexuels ainsi que le proxénétisme.

Rappelons qu'en mars dernier, la Cour d'appel de l'Ontario a invalidé l'article du Code criminel portant sur les maisons closes, une décision assortie d'un sursis de 12 mois pour permettre à Ottawa de modifier la loi.

Même si le sujet est de juridiction fédérale, Québec ne doit pas attendre la réponse du gouvernement Harper avant de se positionner. Le sujet justifierait amplement la tenue d'une commission spéciale, compte tenu de l'échéance fixée par la cour ontarienne.

Et toute stratégie de lutte contre la prostitution ne doit pas se limiter à la loi. On doit aussi agir pour éviter que des femmes (et des hommes) mettent le doigt dans cet engrenage infernal, et offrir des ressources à ceux et celles qui veulent s'en sortir, comme le font des organismes tels que la Maison de Marthe ou le Projet Intervention Prostitution Québec.

Trop de personnes sont victimes de la prostitution, la société doit les aider à retrouver ce qu'elles ont de plus précieux, et qui leur a été volé : leur dignité.

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