Rendre la loi inutile

Pierre-Paul Noreau
Le Soleil

(Québec) Par rapport au conflit étudiant, la nouvelle la plus importante de la très longue journée de jeudi à l'Assemblée nationale est beaucoup moins le dépôt de la loi spéciale destinée à assurer un retour en classe dans l'ordre au mois d'août, que l'assurance donnée par le gouvernement libéral que les échanges ne sont pas coupés avec les représentants des associations étudiantes contestant la hausse des droits de scolarité.

La loi deviendrait en effet totalement inutile s'il devait y avoir une entente à laquelle souscriraient la FEUQ, la FECQ, la TaCEQ et la CLASSE.

Or, la proposition de compromis mise sur la table par Léo Bureau-Blouin de la Fédération étudiante collégiale (FECQ) possède justement les atouts nécessaires pour faire débloquer le dossier, puisqu'elle ne remet pas en question le nécessaire refinancement des universités exigé par le cabinet libéral.

Bien sûr, il est clair que le gouvernement ne voulait pas retourner à la table de négociations avec la menace de voir les portes des collèges quotidiennement bloquées et les corridors des universités envahis par des hordes de manifestants bruyants et résolus à empêcher les enseignants de dispenser leurs cours. Il ne voulait plus non plus courir le risque de voir se poursuivre des affrontements violents sur les campus entre police et manifestants, ou entre tenants du carré rouge et du carré vert.

Avec l'épée de Damoclès que va constituer la loi 78 qui devrait théoriquement être adoptée aujourd'hui, il est plus que probable que les associations, les étudiants, leurs parents, les syndicats et les enseignants ne vont pas s'exposer aux amendes extrêmement lourdes contenues dans le projet de loi.

Bien sûr, on peut aisément comprendre ce matin le profond sentiment d'injustice et l'indignation des porte-parole étudiants devant la teneur de cette loi qu'ils ont jugée digne d'un État policier. Quand on a la conviction de défendre une cause juste et raisonnable, on peut difficilement admettre que l'autre partie change les règles en cours de route et fausse totalement le rapport de forces.

Il ne faut pas mépriser l'idéalisme et les convictions profondes qui animent les jeunes et les moins jeunes soutenant le mouvement de contestation de la hausse des droits de scolarité depuis maintenant 14 semaines. Il est incontestable qu'ils ont le droit légitime de crier leur désaccord à tue-tête. Ils ont le droit plein et entier de prendre la rue et d'afficher leur réprobation même si une minorité seulement de la clientèle étudiante a emboîté le pas au mouvement de boycottage des cours.

Mais quand on se réclame de l'État de droit, il faut aussi accepter que les jugements des tribunaux ont un sens et doivent avoir une portée, ce qui n'est plus le cas et qui ne pouvait plus durer. Le gouvernement a lui aussi de son côté des responsabilités, dont une, primordiale, de maintenir la paix sociale et de s'assurer que les institutions de la société civile sont respectées.

Dans la perspective des étudiants, les moyens que se donne le gouvernement pour s'assurer de mettre en oeuvre sa hausse des droits de scolarité sont disproportionnés, illégitimes et sont une négation de leur liberté d'expression et de leur droit d'association.

Alors, plutôt que d'investir leurs meilleures énergies à contester cette loi, il serait plus avisé dans le contexte de rendre la loi 78 inutile et inopérante dans ses dimensions répressives, en trouvant un terrain d'entente.

Jeudi Martine Desjardins et Léo Bureau-Blouin ont imploré le gouvernement de revenir à la table de négociations. Ils doivent poursuivre dans cette voie. Et s'ils tiennent absolument par la suite à se venger de cet affront, ils n'auront qu'à s'impliquer à fond dans la prochaine campagne électorale.

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