Certains ont sûrement été étonnés et ont peut-être éprouvé un certain malaise en apprenant la semaine dernière que 100 000 intervenants, que ce soit des médecins, des infirmières, des pharmaciens et leurs techniciens, des microbiologistes, des généticiens ou des infirmières auxiliaires, pourront avoir accès au dossier personnel santé de tous les Québécois. Ils ignoraient probablement qu'ils se dévoilaient autant en consultant leur médecin de famille et en renouvelant leur prescription à la pharmacie du quartier. Les patients devront pour leur part attendre 45 jours avant d'obtenir un accès à leur propre dossier santé.
On a beau souhaiter des services plus rapides et complets, personne n'a envie que son état de santé et la liste de ses petits bobos et grands maux soient connus de quiconque et que les informations colligées dans son dossier santé servent à des fins autres que celles prévues au départ. Ces informations sensibles et personnelles ne doivent pas se retrouver entre les mains de simples curieux, d'employeurs ou d'assureurs soucieux de réduire leurs coûts et leurs risques.
La semaine dernière, lors de l'étude du projet de loi 59 concernant le partage de certains renseignements de santé, des inquiétudes ont été exprimées en commission parlementaire, notamment par le Barreau du Québec, la Commission d'accès à l'information, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et le Conseil de protection des malades.
Ces groupes craignent que des personnes non autorisées aient accès aux dossiers. Ils appréhendent que certaines informations nuisent au patient plutôt que de l'aider, notamment dans le cas de toxicomanes ou de personnes souffrant de maladies mentales. D'autres s'inquiètent que des données devant servir à la prestation de soins servent finalement à établir des politiques gouvernementales, évaluer les pratiques professionnelles ou mener des recherches.
Des craintes injustifiées selon le président de la Fédération des médecins spécialistes, Gaétan Barrette, qui estime «hypersimple» de limiter les accès. Sûrement. Encore faut-il que dès le départ, les dangers soient bien identifiés afin de mettre des mécanismes de sécurité étanches, de bien baliser les autorisations d'accès et prévoir des amendes salées pour quiconque tenterait de les contourner. Il n'y a pas de risque à prendre. Le ministre Bolduc doit colmater les failles identifiées afin d'assurer la confidentialité du dossier médical informatisé.
La tâche n'est pas insurmontable. Il faut s'y attaquer pour que les dossiers santé deviennent de précieux outils pour les professionnels de la santé, et non des documents incomplets auxquels personne n'osera se fier parce que des doutes planent sur leur contenu et leur utilisation. Qui plus est, si les patients craignent des violations à leur vie privée, d'être victimes de discrimination ou de voir leur réputation atteinte, ils refuseront d'adhérer au dossier santé.
Québec planche depuis plus d'une décennie sur l'informatisation des dossiers médicaux et le partage d'informations entre professionnels de la santé. Du temps et des millions de dollars ont été investis jusqu'à maintenant dans le projet qui a connu de nombreux ratés. Le ministre Bolduc doit éviter un autre échec en bonifiant son projet de loi et en posant les balises nécessaires.