Plan Nord: la tour de Babel

Pierre Asselin
Le Soleil

(Québec) Le Plan Nord sera-t-il un gouffre financier ou une poule aux oeufs d'or? À en croire l'étude publiée en février par SECOR, la vision du premier ministre Jean Charest se traduirait par des retombées de 148 milliards $ sur 25 ans. Mais dans une autre analyse publiée cette semaine, l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS) anticipe plutôt un déficit de 8,5  milliards $.

Le Plan Nord a le mérite d'ouvrir les Québécois du sud aux réalités d'un territoire aussi vaste que méconnu, mais le projet est tellement vague qu'on lui fait dire à peu près n'importe quoi. N'en déplaise à M. Charest, son projet est encore loin d'être une nouvelle Baie-James. Il faudra y mettre beaucoup plus de substance.

Le parallèle entre les deux n'est toutefois pas inutile. Robert Bourassa a fait la première annonce de son chantier hydroélectrique en 1971. Les études de faisabilité étaient en cours depuis un an et les travaux de la phase 1 ont duré de 1973 à 1985.

Jusque-là, le Québec importait 80 % de sa consommation en énergie. La construction des centrales LG-2, LG-3 et LG-4 a permis de renverser la vapeur et d'exporter nos surplus.

En réalité, le Plan Nord ne ressemble que très peu à la Baie-James. L'hydroélectricité, contrairement aux mines, est une ressource renouvelable et sa valeur est moins sujette aux fluctuations des marchés.

Compte tenu du manque de détails sur le projet, l'étude réalisée par SECOR paraît plus qu'optimiste, elle est presque euphorique. On n'y trouve pas un seul élément négatif, on n'inclut aucun cycle négatif de l'économie, pendant 25 ans. Les «risques» se résument à un seul paragraphe dans une analyse de 23 pages, où on précise que «ces résultats ne tiennent pas compte des impacts environnementaux, voire sociaux, qu'il importe de considérer...»

Quand même étonnant pour un projet présenté par Québec comme un «modèle de développement durable».

L'étude confond «valeur ajoutée» et «création de richesse», lui reproche le Dr Jacques Saint-Pierre, professeur associé du département de finance à l'Université Laval, dans une lettre qu'il nous a fait parvenir.

«Une analyse sérieuse présenterait différents scénarios de dépenses afin de déterminer la meilleure allocation des ressources dans l'économie, dit-il. On pourrait aussi intégrer les résultats d'impact dans une analyse coûts-bénéfices qui présenterait, non seulement les impacts économiques, mais aussi les retombées environnementales ou sociales d'un projet.»

Harvey Mead, ex-commissaire au développement durable du Québec, soulève une autre faiblesse importante : l'étude ignore le caractère non renouvelable des ressources minières. «Leur exploitation comporte un épuisement progressif de notre capital naturel, rappelle-t-il. Il est fascinant de voir un effort d'évaluer les retombées économiques du Plan Nord et ignorer le fait que sa partie minière comporte la perte d'un capital important.»

Le Plan Nord est fait de plusieurs chantiers différents, allant de l'exploitation minière jusqu'à l'éducation. Tenter de savoir s'il sera «rentable» ou pas est presque impossible. On n'est pas devant un projet hydroélectrique où les coûts de production et les prix du marché sont connus et relativement stables.

Qu'on l'appelle «Plan Nord» ou autre chose, la vision de M. Charest est remplie de promesses, mais la véritable analyse de cette politique reste à faire, avec des données objectives, par un organisme indépendant à qui on confierait ce mandat. Ça serait mieux que la cacophonie actuelle.

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