Sur le bien-fondé des accusations dont il est l'objet, sa cause s'est rendue ici jusqu'au plus haut tribunal. Et la Cour suprême du Canada a tranché, établissant «qu'il existe des motifs raisonnables de penser que M. Mugesera a commis un crime contre l'humanité». Unanimement, les juges ont convenu qu'il était en conséquence légitime qu'il soit forcé de répondre de ses actes, qu'il soit déporté et confronté à ses accusateurs.
L'ancien vice-président de la préfecture de Gisenyi aura-t-il droit à un procès juste et équitable dans son pays d'origine? Plusieurs le croient, dont le gouvernement canadien. D'autres s'inquiètent, et c'est légitime. Mais le risque de dérapage semble passablement contrôlé.
Il est entendu que le gouvernement fédéral n'aurait pas autorisé son renvoi si la peine de mort était toujours en vigueur dans le petit pays d'Afrique. Celle-ci a été abolie en 2007.
Pour ce qui est des risques de torture, les rapports des grandes organisations internationales sont plutôt rassurants sur ce plan également. Le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés a ainsi reconnu que le Rwanda était maintenant devenu un pays sûr pour un retour de ses ressortissants qui l'avaient fui jadis.
Quant au système de justice rwandais qui, il faut le reconnaître, a connu ses écarts, il a été remis sur pied au cours des dernières années grâce au soutien d'organismes sans but lucratif comme Avocats sans frontières. Il a regagné sa crédibilité. Assez d'ailleurs pour que l'Organisation des Nations unies lui confie des criminels de guerre du Sierra Leone.
Il est évident que le massacre en 1994 de 800 000 personnes, en grande majorité des Tutsis, n'est pas une tragédie qui est disparue comme par enchantement de la mémoire collective rwandaise. Le procès de M. Mugesera aura forcément une charge émotive, comme c'est aussi le cas ici lorsque des gens sont accusés de crimes sordides qui font vivement réagir la population.
Mais il faut ajouter que le temps a heureusement commencé à faire son oeuvre. Les esprits se sont calmés et le processus de réconciliation s'est poursuivi notamment à travers la tenue des procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda mis sur pied à la suite du génocide et qui a siégé en Tanzanie voisine.
L'hypothèse que Léon Mugesera soit jugé au Canada a été évoquée. Mais en toute équité, ce procès n'est pas que l'affaire du linguiste rwandais. Ce dossier, comme celui des autres accusés en lien avec le génocide, appartient à la société civile rwandaise.
Si pendant un certain nombre d'années, la plaie a été trop vive et les tensions trop fortes pour que la justice de ce pays africain puisse prendre les causes en charge, il faut à un moment donner redonner la chance aux Rwandais de démontrer qu'ils ont repris le contrôle de leur avenir.
Le gouvernement du Rwanda a donné des assurances aux autorités canadiennes que Léon Mugesera aurait un procès juste et équitable. Le procureur général a invité les Canadiens à venir assister aux audiences. Le lien entre le Québec et le Rwanda a toujours été fort. Le temps est venu de rebâtir et de refaire confiance.