Dans son discours inaugural de février dernier, le premier ministre Jean Charest avait créé une surprise en annonçant que les écoles primaires devraient consacrer d'ici cinq ans la moitié de la sixième année à l'enseignement intensif de l'anglais, langue seconde. Le milieu n'avait pas été consulté. Qui plus est, le chef libéral s'était même prononcé contre une telle approche en 2008, estimant que le français serait ainsi menacé.
Qu'importe, trois ans plus tard, il l'intégrait à ses engagements en éducation, qui comprenaient également des tableaux interactifs pour les écoles et le retour au vouvoiement. S'il est aisé de changer des tableaux noirs pour des tableaux blancs et de préconiser un plus grand respect entre adultes et élèves, concentrer l'enseignement de l'anglais, et par le fait même les autres matières, dans quelques mois plutôt que dans une année scolaire complète n'est pas une sinécure.
A-t-on suffisamment d'enseignants en anglais langue seconde pour effectuer la tâche dans toutes les régions du Québec? Les titulaires de sixième année sont-ils prêts et formés pour dispenser leur matière en 5 mois plutôt qu'en 10? Les élèves qui éprouvent déjà des difficultés d'apprentissage vont-ils souffrir du réaménagement et devoir bûcher davantage pour passer à travers le programme de français ou de mathématiques?
Manifestement, le premier ministre ne disposait pas des réponses à ces questions avant de lancer son projet. Un an plus tard, des enseignants sont toujours en attente... et sur les freins. Des enseignantes et des professionnelles écrivent à la ministre et aux médias pour dénoncer le projet. Des syndicats d'enseignants paient de la publicité dans les quotidiens pour exprimer leurs craintes sur la réussite scolaire des élèves. Bref, rien pour rassurer le personnel et les parents pour la suite des choses.
Va-t-on encore une fois mettre en péril un projet pertinent parce qu'il a été annoncé prématurément, sans que les implications et les conséquences aient été bien déterminées et évaluées, et sans que les étapes à franchir soient claires pour tous? Ce serait regrettable.
Il est reconnu que l'apprentissage intensif de l'anglais est préférable au saupoudrage d'heures d'enseignement sur plusieurs années. La commission scolaire du Lac-Saint-Jean l'expérimente avec succès dans la majorité de ses écoles. Concentrer l'anglais dans la moitié de la sixième année du primaire était aussi une méthode préconisée en 2001 par la Commission des états généraux sur la situation et l'avenir de la langue française, présidée par Gérald Larose.
Sondés l'hiver dernier par Léger Marketing-Le Devoir, 69 % des Québécois se disaient également en faveur de l'initiative du premier ministre. La majorité des parents souhaitent que leurs enfants sortent de l'école avec une meilleure connaissance de l'anglais. Les voyages d'immersion et les camps d'été anglophones n'étant pas accessibles à tous, l'école a le devoir de mieux enseigner la langue seconde.
Les enseignants disent ne pas s'opposer à l'anglais, mais bien à l'improvisation de Québec. La ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, doit rapidement fournir les réponses qui dissiperont les inquiétudes et qui permettront aux écoles primaires d'être toutes au rendez-vous en 2015. L'implantation de la réforme, ou du renouveau pédagogique, a divisé et perturbé le milieu scolaire pendant une décennie. Évitons une reprise autour de l'enseignement de l'anglais.