Gourmandise extrême

Pierre-Paul Noreau
Le Soleil

(Québec) Le travail de recherche et d'enquête réalisé par les collègues Simon Boivin et Pierre Couture dans le dossier de la fixation des prix de l'essence a toutes les raisons de faire rager les automobilistes québécois, même s'ils étaient déjà convaincus d'être les dindons d'une triste farce.

L'examen du contenu des enregistrements colligés par le Bureau de la concurrence suggère en effet qu'au-delà du cartel sur le prix de l'essence démontré dans les régions de l'Estrie et des Bois-Francs, le mal pourrait être plus largement répandu. Pire pour les gens de la région de Québec : ils pourraient être les victimes du prix le plus élevé en province.

Il faut cependant être prudent avant de sauter à de telles conclusions. Les accusations qui découlent de la Loi sur la concurrence sont en effet de nature criminelle. De là les amendes salées et les peines d'emprisonnement. Les démonstrations de culpabilité doivent alors se faire hors de tout doute raisonnable.

Dans le cas du cartel avéré touchant les villes de Thetford, de Victoriaville, de Sherbrooke et de Magog, la preuve a manifestement été éloquente, la plupart des accusés ayant presque immédiatement plaidé coupable. Cette victoire spectaculaire signifiait en contrepartie que les enquêteurs ne pouvaient cuisiner les différents acteurs sur l'ensemble des pratiques de l'industrie. Le couvercle retombait sur la marmite...

Il est toujours possible que, dans la région de Québec par exemple, les détaillants d'essence ne soient que de gloutons moutons de Panurge. On s'espionnerait - ce qui est normal et permis dans le commerce au détail - mais presque toujours pour mieux emboîter le pas au plus gourmand. La stratégie est légale, moins risquée qu'une guerre de prix et quand même payante.

Cette approche apparaît toutefois contre-nature pour des gens d'affaires qui se condamneraient ainsi à ne jamais arracher de parts de marché aux concurrents. Le petit devrait se contenter de son petit profit. À moins d'être convaincu que jouer les trouble-fêtes ne soit dangereux pour l'avenir même de son commerce...

Le Bureau de la concurrence n'a heureusement pas fermé les livres dans le dossier du prix de l'essence. Son éclatant succès dans l'Estrie et les Bois-Francs démontre qu'un cartel de l'essence est plausible ailleurs.

La preuve hors de tout doute raisonnable est cependant très difficile à établir. Il faut donc donner des moyens à cet essentiel chien de garde des intérêts des consommateurs. Le Bureau devrait ainsi pouvoir conserver une portion des amendes qu'il perçoit pour les réinvestir dans l'embauche d'enquêteurs et dans le financement des coûteux moyens de surveillance lui permettant d'épingler plus de conspirateurs. Il gagnerait assurément des parts de marché!

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