Le régime birman est un régime qui sait généralement se faire oublier, mais quand il fait parler de lui, c'est généralement en mal.
Il y parvient une fois de plus à l'occasion du procès à huis clos intenté à la dissidente Aung San Suu Kyi. Cette dernière aurait contrevenu aux conditions de sa mise en résidence surveillée il y a cinq ans ? plutôt que d'être emprisonnée ? en rencontrant un citoyen américain. Du coup, la figure de proue de l'opposition birmane, détentrice du Nobel de la paix pour son message de non-violence, revient dans l'actualité.
On peut ainsi voir sur le réseau RDI un reportage d'une heure sur la dame de Rangoon dans lequel elle paraît aussi minuscule, vacillante et constante que la flamme d'une chandelle.
Il s'agit pour l'essentiel d'une entrevue réalisée en 2002. C'est un vieux document, certes, mais il a au moins le mérite d'exister.
Aung San Suu Kyi y explique que le régime birman se sert d'un gant de velours pour transiger avec elle parce qu'elle est la fille du général Aung Sen, le père de l'indépendance, et qu'elle jouit d'une sympathie universelle dans la communauté internationale.
Elle est la prophétesse désarmée de l'opposition birmane, depuis les élections de 1990. La junte militaire a alors refusé le résultat du scrutin qui lui donnait la victoire. Au nom de la non-violence, Aung San Suu Kyi s'est inclinée.
«Depuis lors, dit-elle au cours de cette entrevue, il y a des contacts avec la junte, mais pas de dialogue. Mais, ajoute-t-elle, la vie continue, même sous la glace.» Elle veille.
À quelques jours de la levée de sa résidence surveillée, alors qu'elle aurait normalement dû être libérée, Aung San Suu Kyi a-t-elle voulu forcer le destin en parlant à un étranger? Cette politologue de formation - dans des universités britanniques de surcroît, et politicienne par-dessus le marché - a, soyons-en sûr, pesé ses mots et ses gestes en «violant» les conditions de sa résidence surveillée. Elle savait ce qu'elle faisait.
Il y a un an, pratiquement jour pour jour, le Myanmar pataugeait dans les séquelles du cyclone Nargis, qui aurait fait quelque 100 000 morts. Comme toujours, la junte a alors fait parler d'elle en mal à l'étranger pour sa gestion du désastre et notamment de l'aide humanitaire. Elle a ainsi perdu beaucoup de plumes, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.
Elle mise pourtant sur l'aide étrangère tant pour surmonter ce qui reste des séquelles de Nargis que pour la reconstruction des zones dévastées et, plus généralement, pour assurer le développement économique du pays. En même temps, elle reste cependant sourde aux appels à des réformes politiques et sociales d'envergure fusant de toutes parts et qui passent forcément par une réconciliation avec la dame de Rangoon. On en fait même dans certains cas une condition, voire un préalable.
Aung San Suu Kyi savait apparemment ce qu'elle faisait en accomplissant son «délit». Peut-on en dire autant des dirigeants qui ont grimpé dans les rideaux face au «défi» ou à la fredaine de cette diable de femme?
On peut y voir l'expression de cet «autisme», dans lequel, dit-on, la junte sombre depuis au moins le coup de force de 1990. Bête un jour, bête toujours! dit-on encore.
Mais on peut aussi y voir un indice de dégel. La junte se met en position de force pour fixer les limites d'un «dialogue» inévitable, afin de l'engager sur son propre terrain.
Les jours à venir seront peut-être pleins de surprises.