Une mère et son péché

William Lacombe avait 60 ans quand il a... (Photo fournie par William Lacombe)

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William Lacombe avait 60 ans quand il a retrouvé sa mère biologique, Anne-Marie Plamondon, qui avait alors 92 ans. C'était en 1995.

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(Québec) Légitime. Le mot ne figurait pas sur le baptistaire de William Lacombe, il devait produire le document pour se marier, en 1962.

Il était l'«enfant de», pas l'«enfant légitime de».

Il avait 27 ans. « Avant le mariage, je n'avais jamais eu de doutes. J'ai eu de très bons parents, ils ne m'avaient jamais parlé de ça, et je n'avais jamais eu de soupçons. Mais, quand j'ai remarqué ça sur le baptistaire, je me suis demandé si j'étais adopté...»

Il n'a jamais posé la question à ses parents, ils ont emporté leur secret dans leur tombe 15 ans après. Les années ont passé, il a fini par vivre avec ses doutes. «Je vivais bien avec ça, je gardais ça pour moi. Quelque part en dedans de moi, il y avait une voix qui me disait que ma mère était vivante...»

Ça lui suffisait.

Et puis, de toute façon, ce n'était pas la mode de parler de ces choses-là, les lois ne permettaient pas aux enfants de retrouver leurs parents biologiques et vice-versa. La loi a été changée en 1984, William n'était pas encore prêt.

Il s'est décidé en 1995, il avait 60 ans. «En janvier, je me suis rendu à la DPJ sur Charest, et c'est là que j'ai appris que j'avais été adopté. Ils m'ont demandé si je voulais faire les recherches, j'ai répondu oui. Quinze jours après, ils m'ont dit que ma mère était vivante. Ils m'ont demandé : "On poursuit?"»

Ils ont retrouvé sa mère, elle habitait en haute ville, rue de la Tourelle. William habitait juste en bas du cap, rue Hermine.

Anne-Marie Plamondon avait 92 ans.

William lui a écrit une lettre, elle a accepté de le rencontrer. «C'était le 16 juillet, un dimanche, une belle journée ensoleillée. Je suis arrivé avec un bouquet, des roses et plein d'autres fleurs. Un beau bouquet.»

Le fils et la mère se sont étreints, pour la toute première fois. «Elle m'a raconté ma naissance, son accouchement à l'Hôpital de la Miséricorde. Elle m'a dit : "J'ai souffert terriblement." L'abbé lui a dit : "Vous avez péché, eh bien, souffrez maintenant." C'était ça, à l'époque...» On lui a retiré tout de suite son bébé.

On lui a fait signer un formulaire pour qu'elle renonce à ses droits de mère. Elle a seulement pu lui choisir un nom, Joseph Sabinien Gabain. «Comme l'acteur, ma mère adorait le cinéma.» C'était en juin 1935, Jean Gabin jouait le gouverneur Ponce Pilate dans Golgotha, un film sur la vie de Jésus.

Sabinien a été adopté à la crèche en 1940, il y a passé cinq ans. Il n'a aucun souvenir de ces cinq années, à part une image. «Je prends mon bain, il y a plein de monde autour.» Rien d'autre, pas de souvenirs des dortoirs, des religieuses, des enfants comme lui, qui sont nés dans le péché.

Quand Anne-Marie Plamondon est tombée enceinte, elle n'était pas mariée à son beau Paul-Émile. «La famille n'a jamais voulu qu'ils se marient. Ils l'ont rejetée, tout simplement. Pendant sa grossesse, quand il y avait de la visite, elle allait se cacher.» Elle a gardé ce secret toute sa vie.

Elle est restée vieille fille.

«Même quand les gens du centre jeunesse sont venus la voir la première fois, sa première réaction a été de dire qu'elle n'avait pas d'enfant. Puis, elle s'est rappelé cette prière faite à Dieu : "Sabinien, si tu es vivant, fais qu'on se voie."»

Ils se sont vus en cachette pendant un an. «Elle n'en parlait pas à personne. J'allais la visiter souvent, au moins deux ou trois fois par semaine. J'allais régulièrement faire ses commissions, j'allais lui acheter ses biscuits préférés, des Papineau, sur la rue Saint-Jean.» Au début, elle l'appelait Sabinien.

Elle s'est libérée de son lourd secret quand elle a déménagé dans une résidence pour personnes âgées, elle avait 93 ans, William lui avait apporté un autre beau bouquet de fleurs, elle l'a mis à côté de son lit. Le lendemain, une petite cousine en visite a demandé qui le lui avait donné. «C'est mon fils.»

C'était la première fois, à 93 ans, qu'elle prononçait ces mots.

William lui a rendu visite tous les jours, s'occupait de son lavage, de faire ses commissions. «Quand il y avait quelque chose, elle disait : "Je vais en parler à mon fils." Elle insistait beaucoup sur le mot fils.» Elle aimait le regarder, trouvait qu'il ressemblait à son beau Paul-Émile.

Paul-Émile est mort dans un accident de travail en 1937, à 35 ans.

Anne-Marie est morte de vieillesse en 2001, à 98 ans. «Elle avait peur de mourir, elle avait peur du jugement dernier...»

Elle est restée seule toute sa vie, a travaillé au Cinéma Classique et au Cinéma Impérial, disparus depuis belle lurette. William m'a montré une coupure de journal, le Radio Monde, du 17 mai 1952. La photo d'une femme magnifique, sur une scène, elle reçoit un prix. «Ma mère a gagné le prix de la caissière de cinéma la plus populaire de Québec, elle avait obtenu 13 000 votes.»

William a toujours été cinéphile. «J'adorais le cinéma, j'y allais souvent, au cinéma Classique et à l'Impérial, c'est à peu près certain qu'elle m'a vendu des billets...»

Leur histoire est un film en soi.

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