Imaginer Sisyphe heureux

Pierre, Dylan et Alexandre ont trouvé une famille... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Pierre, Dylan et Alexandre ont trouvé une famille à la maison Au pied de la Pente-Douce, une résidence aménagée dans un ancien presbytère qui peut accueillir jusqu'à 10 jeunes âgés de 14 à 18 ans.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Je commence par vous parler de Camus, de ce qu'il a dit de Sisyphe, personnage de la mythologie grecque condamné à rouler une pierre au sommet d'une montagne. Sa pierre retombe toujours avant qu'il n'atteigne le sommet.

Camus a écrit ceci : «Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.» Le bonheur n'est pas d'atteindre le sommet de la montagne, mais de monter, toujours.

Il y a, à Québec, la maison Au pied de la Pente-Douce.

Et dedans, des jeunes qui ont une côte à remonter.

Cette maison est l'idée d'un prêtre pas comme les autres, Jean Lafrance, qui a converti en 1998 un ancien presbytère en résidence pour dix gars âgés de 14 à 18 ans, qui ont eu plus de coups de pied au cul que de tapes dans le dos.

J'en ai rencontré trois par un bel après-midi; Alexandre est arrivé avec son panier de linge sale, Dylan et Pierre étaient déjà assis à la table.

Les gars qui arrivent là ont fait auparavant beaucoup de détours, ils ont fait le tour des familles d'accueil, des foyers, parfois jusqu'au centre d'accueil. Entre l'âge de deux et douze ans, Dylan est passé par 26 familles d'accueil. «C'est moi qui n'étais pas capable de les endurer. Je n'étais pas capable de me sentir bien, j'avais toujours le goût de revenir au foyer.» Il parle du foyer de Charlesbourg, où il a passé en tout et pour tout trois ans.

Puis, il a posé son baluchon au pied de la Pente-Douce.

Ça fait presque un an, un record, son plus long séjour dans une famille d'accueil était de huit mois. Mais avec Jean, ce n'est pas pareil. «Je suis chanceux d'être ici, ce n'est pas tous les jeunes de mon âge qui peuvent être ici, mais Jean trouvait que j'avais le potentiel», résume Dylan.

Jean ne s'est pas trompé.

Même chose pour Pierre, 16 ans, qui vient du Burundi. «Ça ne fonctionnait pas avec ma famille, ça allait mal à l'école, je faisais des fugues...» Maintenant, il rentre à la maison à l'heure convenue. «Ce que j'aime, ici : c'est comme une famille, les gens sont toujours là pour moi.» Tant qu'il respecte les règles.

Celles-ci sont très simples. «Les règles ne sont pas compliquées, ici, t'as juste à dire à quelle heure tu rentres et tu rentres à cette heure-là. C'est le respect qui est le plus important : tu te respectes, ils te respectent. La confiance, ça se gagne, ça se mérite, et j'ai travaillé très fort pour ça.»

Il est beau à voir quand il dit ça.

Alexandre, lui, s'est toujours ennuyé à l'école. «Trop facile.» Pour tuer l'ennui, il faisait les 400 coups, faisait damner ses professeurs. «Je parlais, je dérangeais, je garrochais des affaires quand ils me faisaient chier. Je m'ennuyais en sale.» Il a abouti au Gouvernail, centre d'accueil pour les jeunes qui n'ont plus nulle part où aller.

Et il est arrivé à la maison. La maison a une entente avec une école privée, le Collège de Champigny, où les gars peuvent aller étudier. Ça a changé la vie d'Alexandre. «Ça s'est mis à mieux aller à l'école, tout le reste a découlé. La maison m'a amené une stabilité que je n'avais pas.»

Il s'emmerde encore, mais moins. Il a une moyenne de 90 %. «C'est ma troisième année à Champigny, j'aime ça moyen, c'est plate. En secondaire IV, c'est plate, il faut se forcer.» Il ne s'était jamais forcé, avant.

C'est une victoire en soi.

Pierre aussi étudie au Collège de Champigny, il collectionne les espadrilles, il n'a pas voulu me dire combien de paires il possède. Il rêve, par-dessus tout, de décrocher son diplôme d'études secondaires.

Petit, Dylan voulait devenir éboueur, il s'imagine aujourd'hui médecin légiste ou chimiste.

Pierre et Alexandre sont sur le point de créer un précédent, ils veulent obtenir leur permis de conduire, avec la bénédiction de Jean, qui envisage même de les assurer pour l'auto de la maison. «Ici, tous les rêves sont possibles, mais ce qu'ils font, ça dépend d'eux. Pierre et Alex nous ont démontré qu'on peut leur faire confiance.»

Ils peuvent même voyager, ils partent chaque année quelque part sur la planète. La dernière fois, c'était l'Italie; l'autre avant, le Mexique.

Ils partent tous, même les plus insubordonnés.

Jean m'explique qu'il y a trois règles officielles, «le respect, la responsabilité et la réalité, c'est-à-dire tenir compte de la réalité de chacun. Il y a aussi une quatrième règle : mêle-toi de tes affaires et avance!»

Ils sont obligés d'aller à l'école et de faire du karaté deux fois par semaine.

Depuis 1998, ce sont quelque 800 jeunes qui sont passés par la maison Au pied de la Pente-Douce, qui ont eu droit aux bons soins de Jean Lafrance et de toute une équipe, laquelle assure une présence sept jours sur sept, 24 heures sur 24.

Et, dans cette maison, certains pour la première fois, ils ont pu s'imaginer heureux.

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