La liberté de presse dans une camisole de force

J'ai commencé dans le métier comme bien du monde, dans un hebdomadaire. C'était... (Caricature Le Soleil, André-Philippe Côté)

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(Québec) J'ai commencé dans le métier comme bien du monde, dans un hebdomadaire. C'était en 1994, dans le temps où il fallait coller avec de la cire d'abeille, sur de grands cartons, des photocopies des pages du journal. Je déposais les cartons dans une grande boîte, j'allais la porter chez l'imprimeur au volant de ma Hyundai Excel 88, édition Séoul.

Les Olympiques où Ben Johnson a échoué à son test antidopage.

Je sortais tout droit du Cégep de Jonquière avec mes grands idéaux, avec la conviction que j'allais défendre le droit du public à l'information, que j'allais débusquer de sulfureux scandales, le tout avec rigueur et objectivité. Je suis arrivée à L'Expressde Toronto avec un couteau entre les dents.

J'ai reçu une première enveloppe brune, elle était peut-être jaune ou blanche. À l'intérieur, des dizaines de relevés de Bell, sans aucune note ni aucun détail. J'ai composé le numéro de téléphone lié au compte, j'ai abouti dans la boîte vocale d'une association francophone vouée à la défense des immigrants.

J'ai regardé de plus près les relevés d'appels.

Quelques milliers de dollars à un numéro qui commençait par 1-976, je l'ai signalé. Au bout du fil, une voix racoleuse, sensuelle, qui m'offrait une conversation érotique dont je me souviendrais toute ma vie. Un autre numéro, quelques autres centaines de dollars, qui menait à une boutique du Maine.

J'ai continué à fouiller, j'ai trouvé le total des subventions accordées à l'organisme depuis sa création, contacté le propriétaire du local qui n'avait pas été payé depuis des mois. Les réserves étaient vides, le président démissionnaire venait de s'enfuir avec les économies et la petite caisse.

Je tenais ma première vraie nouvelle.

François, mon patron, était content, on a publié le texte en une et en page 3. J'étais naïve. Évidemment, je pensais que les gens allaient être reconnaissants que je lève le voile sur un cas d'abus de fonds publics.

Ce n'est pas ce qui arrive, quand on travaille dans un petit milieu. La francophonie à Toronto, à l'époque, c'était comme un tout petit village dans une grande ville, une communauté tricotée serrée où on préfère laver son linge sale en famille. Je l'ai compris quand je me suis pointée à un 5 à 7 organisé par un autre organisme, quelques jours plus tard.

J'ai été conspuée.

J'étais une louve dans la bergerie. On m'a fait comprendre tout le mal que je faisais à la francophonie en m'acharnant contre elle. Ils attendaient de moi que je sois d'abord au service de la communauté, pas de l'information.

Une femme m'a appelée le lendemain, pour me prodiguer un conseil. «Ces choses-là, ça doit rester entre nous.»

Pourquoi je vous raconte ça? Parce que c'est aujourd'hui la Journée mondiale de la liberté de presse. Et la liberté de la presse, elle ne s'est jamais aussi mal portée, et pas seulement en raison des attentats de Charlie Hebdo. Il y a d'autres moyens de museler la presse qu'avec un Kalachnikov.

Il y a les maires de certaines villes qui se prennent pour des potentats, il y a le contrôle de l'information dans les administrations, vous laissez un message sur la boîte vocale de quelqu'un pour avoir une information et, deux minutes plus tard, la fille des communications vous appelle.

Vous aviez une question à poser?

Vous devez tout lui expliquer à partir de zéro, pour qu'elle puisse poser la bonne question à la personne que vous aviez contactée en premier lieu. Elle vous revient avec une réponse quelques heures plus tard, mais, ce n'est pas complet, vous posez une sous-question. La partie de ping-pong peut durer longtemps.

Ça, c'est si vous êtes chanceux. Elle peut simplement s'en remettre à la Loi d'accès à l'information, qui, trop souvent, ne donne accès à rien du tout. Vous faites une demande, on vous répond qu'on vous répondra d'ici 21 jours, on se prévaut souvent du délai supplémentaire de 30 jours prévu dans la loi, on vous envoie des documents, parfois incomplets, quand ils ne sont pas caviardés, à la limite inutilisables. Si vous n'êtes pas content, vous pouvez porter plainte.

La liberté de presse est dans une camisole de force.

Encore davantage en région. Une collègue s'est retrouvée avec trois pneus crevés après avoir écrit un texte qui a déplu. À Blainville et ailleurs, des journalistes se font expulser des conseils municipaux parce qu'ils posent trop de questions. Et partout, ce mur des relations publiques, avec un seul mantra : «il n'y a pas de nouvelles là».

Fin de la discussion.

On n'a jamais autant parlé de liberté de presse que cette année, comme des bélugas de Cacouna, parce qu'elle est de plus en plus menacée. Jean Cocteau a écrit : «C'est dans les prisons que l'idée de liberté prend le plus de force et peut-être ceux qui enferment les autres dedans risquent-ils de s'enfermer dehors».

Mais qui s'en soucie?

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