Entre l'arbre et l'écorce

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Pierre-Alexandre Léveillé travaillait dans son «cubicule» au ministère des Ressources naturelles, c'était en d'autres temps austères, on venait de couper le budget d'arrosage des plantes.

Il s'est fait une petite forêt.

«J'ai rapatrié toutes les plantes à mon bureau, le monde a trouvé ça capoté mais ça allait avec le personnage...» Pour un gars qui a passé une bonne partie de sa vie dans le bois, c'était un retour ironique aux sources, de cultiver dans son «cubicule» six plantes vertes condamnées à mourir de soif.

C'est le Jour de la Terre aujourd'hui.

Pierre-Alexandre, 60 ans «et drette comme une flèche de Kawich», a passé les 18 dernières années de sa vie à calculer l'âge des arbres du Québec. Il travaille comme dendrochronologiste à la Direction des inventaires forestiers, il compile des circonférences et compte des cercles sur des tranches

de tronc.

C'est ennuyeux, mais nécessaire.

Il note que nos arbres vivent de plus en plus vieux, quand on ne les fauche pas dans la fleur de l'âge. C'est important, les vieux arbres, c'est d'autant plus important d'en planter des nouveaux et de les laisser devenir vieux. Chaque arbre qui pousse est comme une éponge à gaz carbonique, on en a bien besoin. 

«Il faut en moyenne deux arbres pour emmagasiner le CO2 que produit une auto pendant un mois.» Il y a cinq millions d'autos immatriculées au Québec.

Nos plus vieux arbres se trouvent au nord de Rouyn-Noranda, autour du lac Duparquet, des thuyas qui poussent tranquilles depuis au moins un millénaire. Dans ce temps-là, le lac s'appelait Agodekamik, ou «lac de la terre suspendue». Le lac fait 12 kilomètres carrés. On y a recensé 135 îles, dont la célèbre île Moukmouk.

Le bout du monde est à 10 heures de voiture de Québec.

Les cèdres millénaires du lac Duparquet ont su résister à toutes les agressions, aux champignons et aux incendies de forêt, à l'appétit dévorant des forestières et aux crachats destructeurs des minières. Et dire que c'est probablement grâce à leur feuillage bourré de vitamine C que Jacques Cartier et sa bande ont survécu au scorbut, à l'hiver 1535.

Ils le regrettent peut-être.

Pierre-Alexandre est né loin du lac Duparquet. Il a vu le jour au milieu des années 50 dans le tumulte de Montréal, à l'angle de Saint-André et de Mont-Royal, il entendait la voisine du logement d'en dessous donner des cours de piano. Le soleil se levait lentement sur la grande noirceur.

Il a passé une partie de son adolescence à Notre-Dame-du-Portage, son grand-père Yvon avait converti une grange en boîte à chansons, le Pionnier. «Je côtoyais Gilles Vigneault, Louise Forestier, Claude Dubois, Robert Charlebois... Il y avait Pauline Julien, elle vivait ses premières amours avec [Gérald] Godin. Je me souviens aussi de Félix, un grand bonhomme, il habitait à Vaudreuil dans ce temps-là.»

Félix arrivait au volant de sa Volks.

Début 70, Pierre-Alexandre s'est retrouvé au Cégep à Chicoutimi, dans le temps où on pouvait boire et fumer dans les cours. Il s'est poussé pour la Colombie-Britannique à 20 ans, il est devenu fire boss dans les forêts de l'Ouest, où les Québécois ne valaient pas cher la livre, pas plus qu'une cuisse de grenouille.

Il est revenu, reparti, pour la Syrie, la Jordanie, il a fait le tour de la planète pour revenir à 200 kilomètres d'où il est né. Il s'est posé il y a 18 ans dans un «cubicule» du ministère des Ressources naturelles, autrefois Terres et Forêts, à compter l'âge des arbres, en faisant ce qu'il n'avait jamais fait avant.

Prendre racines.

Pierre-Alexandre était tombé en amour, il n'a jamais voulu s'en relever, même si ça voulait dire qu'il passerait sa vie à faire la comptabilité des forêts du Québec, à s'occuper de six plantes vertes qui ont frôlé la mort. Il n'aurait jamais pensé faire du 9 à 5, pas pendant 16 ans, faut croire qu'Hélène en valait la peine.

Il prendra sa retraite l'an prochain, il n'est pas fâché du tout, à part peut-être cette désagréable impression d'avoir fait du surplace pendant trop d'années. Le bonhomme a mille et un projets avec sa douce, ce n'est pas à 60 ans qu'il va commencer à s'ennuyer.

Il ne sait pas encore ce qu'il fera de ses plantes.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer