Divorcer par texto sous la charia

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Le mariage de John et de Nathalie s'est dissous en un texto.

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(Québec) «Je veux divorcer de toi.» Lorsque John* a envoyé ce texto à Nathalie*, il l'avisait tout simplement de leur séparation, comme le prévoit la charia. Nathalie n'avait même pas besoin d'envoyer un accusé de réception.

Son mariage venait d'être dissous, pouf.

Elle devait se présenter à 18h devant un tribunal pour assister impuissante à la fin de son histoire d'amour, qui n'en était plus une depuis plusieurs mois. Originaire de Montréal, Nathalie a rencontré John en 2008, en Angleterre. John est hollandais, blond aux yeux bleus, il n'est pas musulman.

Ils se sont mariés, ont eu deux enfants.

Ils habitaient à Londres, avaient chacun un bon boulot, bien payé. Jusqu'à ce que John se fasse offrir un poste à Abou Dhabi. «C'était une offre d'emploi très alléchante, qu'on ne pouvait pratiquement pas refuser, c'était plus que nos deux salaires ensemble. On se disait qu'on allait avoir une belle vie, une grosse maison, une domestique. Je n'étais pas obligée de travailler, j'allais pouvoir m'occuper des enfants.»

Comme des centaines de milliers d'autres expatriés avant eux, Nathalie et John ont déménagé leurs pénates, début 2012, avec leur garçon d'un an et leur fille de deux ans. L'an dernier, selon les chiffres officiels, 40 000 Canadiens habitaient aux Émirats arabes unis, attirés par un gros salaire.

«Je ne suis pas venue ici les yeux fermés, comme une nounoune. Je suis allée voir un avocat en Angleterre pour me faire expliquer les lois des Émirats, où la population est composée de 80 % d'expatriés. Il m'a dit, et c'est clairement indiqué dans la loi sur les affaires personnelles, que les non-musulmans peuvent avoir recours à leurs lois.»

À un détail près, il faut que Monsieur soit d'accord.

John n'était pas d'accord. Il n'a pas demandé l'avis de Nathalie pour renoncer aux lois canadiennes ou hollandaises, il n'avait pas à le faire. John a choisi de divorcer sous la charia, un véritable jeu d'enfant.

Un formulaire à remplir, un texto et merci, bonsoir.

Et cette audience, qui n'est en fait qu'une formalité. Comme il est indiqué dans les fameux textos, Nathalie se retrouve huit heures plus tard devant le tribunal de la charia. On est en février 2013. Un «genre de conseiller» s'assoit devant John et Nathalie pour remplir le dossier. Il a quelques questions à poser. Il les pose à l'homme.

Je résume.

- Vous lui avez signifié votre intention de divorcer?

- Oui, ce matin, trois fois.

- Pourquoi voulez-vous divorcer d'elle?

- Adultère.

- Je vous déclare divorcés.

En vertu de la charia, l'adultère est un crime punissable de coups de fouet ou d'une peine de prison.

«C'est là qu'il m'a dit que ma période d'attente commençait.» La quoi? «Quand le divorce est prononcé sous la charia, la femme et l'homme doivent continuer à vivre sous le même toit pendant une certaine période de temps, qui correspond à trois cycles menstruels. S'il y a une relation sexuelle pendant cette période, le divorce est annulé.»

L'idée derrière ça, c'est d'essayer de sauver le mariage. «Pendant trois mois, le mari ne peut pas mettre sa femme dehors et elle, elle n'a pas vraiment le droit de sortir de la maison. Autrement dit, la femme a trois mois pour le séduire, pour se mettre à ses pieds, pour faire en sorte qu'il ne puisse pas lui résister.»

Quatre mois plus tard, John est parti.

Nathalie a obtenu la garde des deux enfants, c'est automatique sous la charia, avec un droit de visite du père de 10h à 18h le vendredi, ainsi qu'une pension alimentaire. «Le coût de la vie est très cher ici. Juste pour la maison, c'est à peu près le double de la pension. Heureusement que j'avais mis de l'argent de côté.»

Et déménager? «Pour une femme seule, ça devient très difficile pour moi de trouver autre chose.»

Nathalie se retrouve dans une souricière. «Je suis prise ici. Je ne conteste pas le divorce, je réclame que ça se fasse avec des lois qui sont fidèles à mes valeurs. En plus, ce divorce-là n'est même pas reconnu au Canada ni en Hollande. Je ne peux pas partir avec mes enfants, John a saisi leurs passeports et, de toute façon, ça serait perçu comme un kidnapping.»

Sous la charia, Nathalie n'a aucun droit sur ses enfants. «J'ai juste le droit de m'en occuper, de leur faire à manger. Je suis la gardienne, il est le gardien. C'est John qui prend toutes les décisions de façon unilatérale, je n'ai pas un mot à dire. Je me sens, ni plus ni moins, comme une servante.»

Nathalie a porté sa cause devant les tribunaux, jusqu'à la Cour de cassation, l'équivalent de notre Cour suprême. Elle a d'abord essayé de faire invalider le divorce parce qu'il a été prononcé moins d'un après leur arrivée à Abou Dhabi. La loi oblige un délai minimum d'une année. C'était en octobre 2013, le juge a tout simplement demandé à John de dire trois fois devant la cour, à voix haute, «tu es divorcée».

Dossier réglé.

La Cour de cassation a rendu son jugement en février dernier. Les cinq juges rappellent les faits, divorce par textos de Monsieur, poursuite de Madame. Ils expliquent que, dans une situation où les époux viennent de deux pays différents, seul le mari peut avoir recours aux lois de son pays.

J'ai demandé à John, par courriel, pourquoi il a préféré la charia. «C'est pour une raison pratico-pratique. Selon moi, le divorce se divise en trois parties: le divorce en tant que tel, les ententes financières et la garde des enfants, s'il y a lieu. Le divorce ne devrait pas faire l'objet de discussions à partir du moment où un des deux conjoints ne veut plus être marié. Il ne devrait pas pouvoir être contesté devant les tribunaux non plus.»

Il m'écrit qu'il aurait voulu avoir recours aux lois hollandaises pour les questions financières et la garde des enfants. Cela n'a pas été fait.

John n'a jamais demandé la garde de ses enfants.

Dans son jugement final, la Cour de cassation dit aussi ceci. Je traduis de l'anglais au français. «La loi de la demanderesse ne devrait pas s'appliquer au divorce [...] parce que les dispositions des lois étrangères ne doivent pas s'appliquer si ces dispositions vont à l'encontre de la charia ou de l'ordre public des Émirats arabes unis.»

On parle des lois canadiennes, ici.

Nathalie n'a plus beaucoup de recours. «J'ai demandé une révision judiciaire au ministre, c'est la seule chose qui me reste à faire. Ça fait deux ans que je suis là-dedans, ce n'est pas une situation qui est facile. Je me sens coincée. J'aimerais pouvoir avoir un nouveau départ, faire ma vie ailleurs.»

Avec les enfants. Elle ne veut pas se trouver un boulot là-bas, ne veut pas s'installer à demeure. «Je ne veux pas que mes enfants grandissent dans un pays où les valeurs sont aussi loin des miennes.»

John ne l'entend pas comme ça, il veut que ses enfants grandissent à Abou Dhabi, près de lui. «Ils ont accès à un style de vie de très grande qualité, ils vivent dans une villa de cinq chambres, dans un complexe sécuritaire, dans un pays très peu violent et fréquentent une école française privée. Ils vivent une fantastique expérience multiculturelle qui leur sera précieuse dans leur vie future.»

Dans un pays où papa a toujours raison.

* Les prénoms ont été modifiés.

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