La dame de vers

Mado de l'Isle, 95 ans, montre fièrement le... (Photo Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Mado de l'Isle, 95 ans, montre fièrement le nouveau recueil de poésie qu'elle vient d'éditer - son sixième.

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(Québec) Mado de l'Isle nous attendait, elle était tirée à quatre épingles, portait un chandail blanc comme ses cheveux.

À 95 ans, elle vient d'éditer son sixième recueil de poésie, Mouvance, elle invite des gens chez elle pour en parler. Nous étions sept, nous avons parlé de tout, sauf de poésie. Nous avons écouté la dame nous parler de sa vie, de son enfance, de ces chemins qu'elle a défrichés sans savoir qu'ils étaient en friche.

En ce surlendemain de budget, parler de lettres fera du bien.

Elle a commencé à écrire au pensionnat, où sa mère l'a placée avec ses soeurs quand elle avait 10 ans. «Ma mère nous a mises là pour nous protéger. Dans ce temps-là, il y avait des "mononcles" qui avaient les mains longues...» Elle a commencé à écrire «à la lampe à l'huile», elle le fait maintenant à l'ordinateur.

Elle a son compte Facebook, son nom apparaît sur Wikipédia: «Mado de l'Isle, poète, écrivain, romancière, biographe, essayiste, éditeur, auteur-compositeur, est née à Québec, le 24 septembre 1919.» Elle est née Madeleine, a adopté pour son nom de plume la graphie ancienne de Delisle, avant qu'il ne traverse l'Atlantique vers la Nouvelle-France.

Mariée à 23 ans, avec «6 enfants à 32 ans», Mado a aimé un homme aux mille métiers, elle les a écrits sur un long parchemin, entre autres marguillier, épicier, soldat, jardinier, tenancier de motel, conducteur de bateau. «Il n'était pas capable de travailler pour un autre, je l'ai accepté comme il était. Et lui aussi, il m'a acceptée comme j'étais.»

C'est la base.

Son Jules, de son vrai prénom, est mort d'un cancer des os il y a 11 ans. «Quand il a appris ce qu'il avait, il n'a pas voulu que les enfants le sachent. On est resté ensemble jusqu'à la fin, dans notre appartement. Juste avant qu'il parte, je lui ai dit que j'avais été heureuse, que j'allais continuer à m'occuper de nos enfants. Il a mis son bras autour de mon cou et il est parti...» Il avait 87 ans.

C'était le lendemain de l'anniversaire de Mado.

Pendant la pause café, la dame a sorti un gros cartable bleu contenant les chansons qu'elle a écrites, environ une centaine. Elle a composé quelques publicités, même une chanson pour le Carnaval de 1960. «Ma chanson a été retenue, j'ai eu 50 $, plus 3 $ parce qu'elle passait à la radio. J'ai aussi présenté des chansons à la radio, c'était les "créations de Québec", avec Jacques Boulanger. Ils ont passé une soixantaine de mes chansons. C'est mathématique, la musique, 4-8-16-32...»

Mado nous a chanté celle qu'elle a écrite pour son Jules, J'ai perdu. J'ai remarqué, à sa main gauche, son alliance.

Elle a surtout fait de la poésie, a aussi cherché à comprendre comment elle faisait ça. «J'ai travaillé pendant cinq ans pour expliquer le poème, pour décortiquer la démarche. Je faisais et je défaisais, pour le refaire. Ça m'a pris cinq ans, j'ai écrit Le poème apprivoisé, qui sert encore de manuel de référence aujourd'hui.»

C'est un peu la mathématique du poème.

À ses convives, Mado raconte sa vie sans fards et sans détour, elle fouille dans ses albums remplis de vieilles photos où on trouve aussi, au travers, des roses séchées, des bouts d'écorce, des découpures de journaux et des mèches de cheveux. Du scrapbooking avant la lettre.

Mais la lettre avant tout. À 95 ans, elle planche sur un nouveau roman, il traitera de maladie mentale. Comme pour ses deux autres romans avant celui-là, elle s'inspirera de ce qu'elle connaît, deux de ses enfants en sont atteints. Toutes les fins de semaine, elle joue au Scrabble avec eux. «Ça leur fait du bien.»

Son premier roman s'inspire du pensionnat, son deuxième puise dans sa famille, notamment une histoire de meurtre non résolu, la cousine de sa grand-mère, assassinée à coups de marteau à 19 ans, en 1914. «Le type qu'il l'a tuée avait du sang sur son col et sur son pantalon, mais la preuve n'a pas été retenue...»

La science médicolégale n'en était qu'à ses balbutiements, le Québec s'apprêtait d'ailleurs à se doter d'un laboratoire de recherche, une première en Amérique du Nord. Faute de pouvoir analyser l'ADN, la preuve a dû se contenter de conclusions tirées à partir de la forme des gouttes de sang.

Un siècle plus tard, Joseph Dion ne serait probablement pas acquitté.

Mado l'a presque tout parcouru, ce siècle, elle en a long à raconter. Elle lit le journal tous les matins, fait une petite revue de presse, dont elle discute au téléphone avec sa fille Michelle. Elle ne s'ennuie jamais. «Je marche, je m'occupe, je fais travailler mon cerveau. Et vous savez quoi? Je manque de temps.»

Qu'est-ce qui sépare les mots des morts? Une lettre.

C'est pour ça que Mado écrit.

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