Quand le doute s'installe

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(Québec) Peut-on croire aujourd'hui la confession d'un homme qui admet avoir menti et ne se résigne à la vérité qu'en tout dernier recours, lorsqu'il n'a absolument plus rien à perdre?

Peut-être est-ce naïf, mais je pense que oui. Il est possible de croire que l'ex-juge Jacques Delisle ait aidé sa femme à se suicider en déposant près d'elle une arme chargée.

Ce n'est pas que j'ai été attendri par la sincérité tardive de cet homme de 80 ans, visiblement affaibli, qui espère ne pas finir ses jours en prison.

Ni par l'émotion de ses enfants, aussi viscérale soit-elle, exhibée devant les caméras d'Enquête et, vendredi matin, devant celles des médias locaux.

Si je pense qu'il est possible de croire à la version de M. Delisle, c'est que cette version est la plus vraisemblable.

Celle qui permet le mieux de reconstituer ce qui a pu se passer ce matin du 12 novembre 2009 où Nicole Rainville a été retrouvée morte dans son logement.

M. Delisle a certes été condamné pour meurtre avec préméditation, mais j'ai toujours trouvé qu'il restait des trous dans ce scénario.

Comme il en restait dans celui du suicide. Des trucs qui clochaient, des petites invraisemblances, des faits inexpliqués.

S'il venait de commettre un meurtre, pourquoi M. Delisle en a-t-il semé l'idée auprès des policiers avant même que ceux-ci y songent?

Si c'était un suicide, comment Mme Rainville, qui avait l'usage d'une seule main, pouvait-elle avoir chargé sans aide l'arme avec laquelle elle s'est enlevé la vie?

Le jury avait à choisir entre la thèse du meurtre et celle du suicide. Après une courte délibération, il a retenu celle du meurtre.

À l'époque, je m'attendais à un acquittement et le lendemain de la décision, j'avais titré ainsi ma chronique : «Un verdict étonnant.» Ma compréhension de la preuve est qu'il était resté un doute raisonnable.

Pas une certitude sur l'innocence de M. Delisle, mais un doute qui me semblait raisonnable. Ce ne fut pas l'opinion du jury, mais cette perception était largement partagée dans la communauté juridique.

***

Une troisième hypothèse n'a jamais été proposée au jury. La police y avait d'ailleurs jonglé un moment, avant de l'écarter : celle d'un «suicide assisté».

L'avocat du juge Delisle, Me Jacques Larochelle en était bien au fait, son client lui ayant confié son histoire plusieurs mois avant le procès, tout en lui interdisant d'en parler.

On comprend aujourd'hui à quel exercice périlleux s'est livré Me Larochelle en plaidoirie. Il voulait semer cette hypothèse dans l'esprit du jury sans pouvoir en parler ouvertement.

J'avais résumé ainsi ses propos dans le journal :

«Même s'il y avait une preuve que M. Delisle a laissé le pistolet pour que son épouse s'en serve et même s'il lui avait demandé de s'en servir, il faudrait l'acquitter.»

J'avais enchaîné avec cette réflexion personnelle :

«Il m'a alors traversé l'esprit que c'est peut-être ce qu'aurait raconté M. Delisle s'il avait témoigné pour sa défense : je n'ai pas tué ma femme, mais j'ai laissé l'arme chargée à sa portée.»

Son avocat confirme aujourd'hui que c'est ce que son client envisageait de raconter s'il avait témoigné.

À l'évidence, la thèse du suicide assisté n'a pas été forgée uniquement en désespoir de cause dans le cerveau d'un détenu désespéré. Elle était là depuis le début.

***

Pourquoi avoir menti aux policiers, à sa famille et pendant longtemps à son avocat?

On peut ici spéculer. Peut-être M. Delisle voulait-il éviter de s'incriminer ou a-t-il cru que la Couronne n'avait pas assez de preuve et qu'il pouvait s'en tirer sans parler.

M. Delisle a avoué pour la première fois la vérité en janvier 2012 à son avocat. Il préparait alors le procès et il fallait préciser ce qu'il allait dire dans son témoignage.

Jusque-là, Me Larochelle n'avait pas beaucoup insisté auprès de son client pour savoir ce qui s'était vraiment passé.

Il fut convenu que M. Delisle témoignerait et dirait la vérité, rapporte Me Larochelle.

La famille ne sera cependant informée de cette vérité qu'une ou deux semaines avant le témoignage.

Jusqu'au dimanche soir, il était prévu que M. Delisle témoigne le lendemain. En fait, jusqu'à ce qu'il reçoive la visite de sa belle-fille qui l'aurait supplié de n'en rien faire pour protéger ses petits-enfants. Ceux-ci auraient été perturbés d'apprendre que grand-papa avait aidé grand-maman à se suicider.

Ébranlé, M. Delisle aurait cédé et renoncé à témoigner, jetant à terre une partie de la défense convenue avec son avocat.

Agir par impulsion et émotion ne ressemble pas à l'image qu'on a toujours eu du juge Delisle, un homme plutôt froid, réfléchi et structuré.

Me Larochelle ne se souvient pas d'un autre moment après l'arrestation où son client aurait ainsi changé des décisions convenues rationnellement pour des considérations émotives.

«Même un homme rationnel peut à certains moments être emporté par l'émotion», philosophe-t-il.

Que se serait-il passé si M. Delisle avait témoigné? On ne saura jamais si le jury l'aurait cru. Mais on peut certainement penser que le jury aurait eu accès à un troisième scénario, entre le meurtre et le suicide.

***

L'émission Enquête de Radio-Canada a diffusé cette semaine les avis de trois experts balistiques indépendants qui vont dans le même sens que celui de la défense entendu au procès.

Ils croient que les experts de la Couronne se sont trompés en statuant qu'il était impossible à Mme Rainville d'avoir elle-même tenu le pistolet, compte tenu de l'angle d'entrée de la balle et d'une tache de suie sur sa main.

Cela sème un doute et relance un débat sur la force probante de la preuve balistique au procès Delisle. Et un autre sur la capacité d'un jury formé de citoyens ordinaires de bien juger une preuve aussi technique.

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