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Le barbier Jean-Guy O'Malley, qui fêtera son 80e... (PHOTO LE SOLEIL, YAN DOUBLET)

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Le barbier Jean-Guy O'Malley, qui fêtera son 80e anniversaire le 5 avril, prendra sa retraite le 15 juin après 64 ans de métier.

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(Québec) Jean-Guy O'Malley avait quatre ans quand sa mère est morte, elle avait 35 ans. «On était huit enfants, on a tous été placés.» Jean-Guy s'est retrouvé dans un orphelinat chez les religieuses, puis dans «une maison de psychiatres».

Il est un orphelin de Duplessis.

Dans ces temps-là qui ne sont pas si lointains, les communautés touchaient une «prime double» quand elles plaçaient un enfant en institution. «J'ai été enfermé de 4 ans à 15 ans.» Quand il est sorti, il ne savait ni lire ni écrire, il s'est ramassé à Québec, a croisé un bon Samaritain qui lui a enseigné les rudiments de la vie en société, quelques règles de grammaire et de calcul.

Ce n'était pas n'importe quel quidam, c'était le maire de Sainte-Foy en personne, qui avait instauré des «cours pour les illettrés». Noël Carter a aussi donné le feu vert à Place Laurier. Il a coupé le ruban en 1961.

À 15 ans, Jean-Guy a été embauché par un cultivateur. «Je travaillais aux champs pour cinquante cennes par jour, sept jours par semaine, du petit jour jusqu'au soir. Si je manquais un matin, c'était vingt-cinq cennes en moins.»

Il était une bête de somme.

Puis, il a eu une idée. «C'est arrivé comme ça, en plein après-midi, je me suis dit que je pourrais devenir barbier. Je suis retourné voir les soeurs de l'orphelinat, je leur ai demandé de me le montrer, une des soeurs est descendue avec un clipper... J'ai fait les cheveux des gars pendant six mois, les filles pendant un autre six mois.»

Il apprendra beaucoup plus tard que son père était barbier.

À 17 ans, il s'est dit qu'il voulait en faire son métier. Il s'est présenté, sans s'annoncer, à l'Institut Saint-Jean-Bosco, qui accueillait les garçons dont personne ne voulait. Il se rappelle l'escalier, le bureau vitré, le frère Maurice qui était dans le bureau.

- Qu'est-ce que tu veux?

- De l'ouvrage.

- Qu'est-ce que tu sais faire?

- Les cheveux.

Jean-Guy a été embauché, 20 $ par semaine, logé, nourri, «mais pas juste pour faire les cheveux. Je faisais le service des frères aux tables, je faisais le ménage de la chapelle, c'était grand comme une église...»

On parle beaucoup de la DPJ, mais on oublie l'époque de ces refuges où échouaient des dizaines d'enfants. En 1951, il y avait presque 400 garçons à Saint-Jean-Bosco, de ceux-là 250 orphelins, 26 enfants abandonnés par leurs parents adoptifs, 17 par leurs parents biologiques, 19 illégitimes.

Jean-Guy était ambitieux, il voulait travailler dans un vrai salon. Il n'avait pas sa neuvième année, il fallait avoir sa neuvième année pour devenir un vrai coiffeur. C'est là que Noël Carter est revenu dans l'histoire, il a demandé à Gabriel Gosselin, le «président de la coiffure du Québec», de faire une exception.

Il a refusé.

Jean-Guy a insisté, le patron des coiffeurs s'est ravisé. «Il m'a dit : "Je vais te donner l'adresse de l'école", c'était sur la rue Langelier. On était en février. Il m'a dit : "Tu vas y aller là, et on va te faire passer un test. Si tu as 65 %, tu es accepté." J'ai eu 85 %! J'avais le droit de pratiquer, mais pas dans la zone 1a-Québec. Pas au centre-ville.»

À l'époque, n'était pas coiffeur qui voulait, où il voulait.

Qu'à cela ne tienne, Jean-Guy s'est poussé au nord de la ville, il est allé «faire des cheveux» au village huron pendant quelques années, il a même habité «trois ou quatre ans» chez les parents de Max Gros-Louis. Il a rencontré sa femme à Loretteville, ils ont eu quatre enfants, ont été mariés pendant 42 ans.

Il a travaillé à Shannon, eu un salon à Neufchâtel. «Je l'ai vendu quand un de mes fils s'est noyé, il avait huit ans et neuf mois.»

En 1988, il s'est installé où il est encore aujourd'hui, à l'angle de l'avenue Chauveau et du boulevard de l'Ormière. Ça aurait l'air d'un bungalow comme les autres autour si ce n'était du poteau de barbier devant. Je devrais dire plutôt un bungalow comme l'autre, il en reste seulement deux à cette intersection, des complexes commerciaux ont remplacé les maisons des voisins.

Il y a un Petro-Canada en face, un gros Uniprix en biais.

C'est un des nombreux clients de Jean-Guy qui m'a écrit pour me parler de lui, pour me suggérer d'aller faire un tour. Je suis passée mardi, un client était sur son départ, Jean-Guy était sur sa chaise de barbier. On a jasé pendant une heure. Il m'a raconté comment il a retrouvé ses frères et soeurs, comment il a fait son chemin.

Il m'a raconté un Québec que je n'ai pas connu.

Un homme est entré. Un client fidèle depuis le temps où Jean-Guy travaillait à Shannon, le monsieur y habite encore, il a fait le voyage exprès. Les cheveux bien mis, je soupçonne qu'il avait plus besoin de jaser que de se faire coiffer. Je les ai laissés entre hommes.

Il y a un mois, un agent immobilier est passé. «Il m'a dit qu'il avait un acheteur. Ils vont faire des bureaux.» Jean-Guy fêtera ses 80 ans le 5 avril, fermera boutique le 15 juin après 64 ans de métier. Il travaillera jusqu'à la fin cinq jours semaine, du mardi au samedi. «Je n'ai jamais pris de vacances. La réussite, ce n'est pas pour les paresseux. C'est à mon tour, maintenant, de faire comme tout le monde et de profiter un peu de la vie.»

Ainsi se tournera une page d'histoires. Le pluriel n'est pas anodin.

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