Le prof qui a triché

Alexandre Poulin, qui a quitté l'enseignement à 30... (Photothèque Le Soleil)

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Alexandre Poulin, qui a quitté l'enseignement à 30 ans pour se consacrer à la musique, a avoué avoir déjà falsifié la note d'un élève qui vivait des problèmes personnels. Cette «tricherie» a permis à l'élève de réussir, le convainquant de ne pas lâcher l'école. L'ex-prof s'est inspiré de cette histoire pour écrire la chanson L'écrivain.

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(Québec) Il a commencé l'année premier de classe, il l'a terminée cancre. Il est passé à un cheveu d'échouer à son cinquième secondaire.

Entre les deux, ses parents se sont séparés.

De fait, l'élève a échoué, il a raté son dernier examen de français. C'est le professeur qui me raconte : «Cette journée-là, ses parents étaient devant un juge pour sa garde. Ils ne se disputaient pas pour l'avoir, ils se disputaient pour ne pas l'avoir. Ils avaient de nouveaux amoureux, venaient de s'acheter un condo...»

Leur enfant ne cadrait plus dans leur vie.

Qu'a fait le professeur? Il a triché. Il a modifié le résultat de l'examen, a ajouté 15 %. «J'ai mis une belle note, comme celles qu'il avait eues pendant les trois premières étapes. Avec l'examen du ministère, sur lequel je n'avais aucun contrôle, il a eu un 62 %.» Trois points de moins et il devait reprendre son français de cinquième secondaire. Trois points de moins et sa vie bifurquait au mieux, capotait au pire.

«Le jour de l'examen, il était totalement ailleurs. Sur sa copie, je ne reconnaissais même pas sa calligraphie. Je savais que je n'avais pas le droit de falsifier sa note, mais j'ai suivi mon instinct. Je ne pouvais pas accepter ça, que des parents bousillent la vie de leur enfant. C'était un génie, il avait un potentiel hallucinant.»

Ses parents s'étaient séparés au printemps, ses notes avaient périclité dans toutes les matières. L'élève avait pris l'habitude de venir jaser avec son professeur pendant les récréations, il se confiait à lui, lui racontait qu'il ne se sentait chez lui nulle part. La dernière fois que l'élève est passé le voir, il lui a dit qu'il était sûr d'échouer en français.

«Je ne lui ai pas dit que j'avais trafiqué son résultat, pas aussi clairement que ça, mais je lui ai dit que, des fois, la vie nous donne des coups de pouce...»

Alexandre ne l'a plus revu après la fin des classes, il n'a jamais su qui de son père ou de sa mère avait été obligé de le garder.

Il a reçu un courriel, quelques années plus tard, il disait à peu près ça, «M. Poulin, je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, j'étais dans votre classe de français en telle année, je voulais vous dire qu'aujourd'hui, j'ai obtenu ma maîtrise. C'est une des plus belles journées de ma vie.»

Post-scriptum, «si j'avais coulé mon français, j'aurais lâché l'école».

Alexandre Poulin a braillé tout l'après-midi puis, il a fait ce qu'il faisait désormais pour gagner sa vie, il a écrit une chanson. La chanson s'appelle L'écrivain, ça raconte l'histoire d'un petit gars qui n'était pas équipé de parents et d'un professeur qui a changé sa vie en lui donnant un crayon magique.

Le garçon pense que c'est le crayon qui est magique, jusqu'à ce qu'il comprenne que c'est lui, le crayon.

«Je ne veux pas m'attirer la gloire avec cette histoire-là, j'ai seulement fait ce que mon instinct me dictait de faire. Je ne l'aurais pas fait pour n'importe quel étudiant, mais celui-là avait tellement de potentiel. Il faut un moment donné que l'humain entre en ligne de compte, sinon on devient des robots.»

Alexandre a pris sa «retraite» de l'enseignement à 30 ans pour se consacrer totalement à la musique, il a roulé sa bosse, a été nomination en 2009 pour la révélation de l'année de l'ADISQ. À 37 ans, il en est à son troisième album, fait son petit bonhomme de chemin ici et en France.

Il continue de suivre son instinct.

Quand il a changé la note de l'élève, Alexandre était prêt à se faire montrer la porte. «J'avais fait mon bac en enseignement pour avoir un emploi en attendant de pouvoir vivre de la musique. Je m'étais dit, au pire, ça m'obligera à mettre les bouchées doubles. J'étais convaincu que je faisais ce qu'il fallait faire.»

Il avait 25 ans, il sortait de l'école, son dernier cours traitait justement de l'éthique. «On avait eu des mises en situation, des cas presque semblables à celui-là. La classe était divisée en deux, il y avait une moitié qui disait qu'il fallait changer la note, l'autre pas.» D'un côté, les futurs professeurs des «humanités», de l'autre, les sciences pures.

Ça ne s'invente pas.

Dans une autre classe de cinquième secondaire, à Laval, Alexandre organisait des petits galas où un seul élève était récompensé. Une fois tous les neuf jours. «Je félicitais l'élève pour autre chose que les notes. Ça pouvait être n'importe quoi, le sourire par exemple. Je voulais que tout le monde y passe, je trouvais quelque chose pour chacun. Pour certains, c'était plus difficile, mais je trouvais toujours. Il y a toujours quelque chose.»

Il remettait au lauréat un petit bouddha rouge acheté au Dollarama. «Et les élèves l'applaudissaient pendant une minute. Ça a changé complètement la dynamique de ma classe.»

Et qui sait, peut-être quelques vies au passage.

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