Une idée comme une autre

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Le 22 janvier 2014, Katleen se souvient de la date, un psychiatre lui a diagnostiqué un trouble de personnalité limite, TPL, de son petit nom.

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(Québec) L'idée arrive une première fois, sans prévenir, on la balaie du revers de la main. L'idée revient, on y pense un peu, et puis on se dit que ça n'a pas de bon sens. Elle revient encore, on se dit : «pourquoi pas?»

L'idée commence à ressembler à une solution, on cherche désespérément une solution, elle en est une parmi d'autres.

Jusqu'à ce qu'elle apparaisse comme la seule solution qui reste. «Quand on est rendu là, ça devient comme penser à un voyage dans le Sud, on pense au suicide et on se dit qu'on sera bien...»

Katleen, une belle fille de 27 ans, s'est rendue jusque-là. C'était en août, ça faisait des mois, des années qu'elle vivait dans des sables mouvants. «J'avais imaginé un plan, dans ma voiture, sur une petite route isolée, mais ce n'est pas ça qui est arrivé. Je me suis rendue chez mes parents, ils étaient partis en vacances, j'ai pris une ceinture dans le garde-robe...»

Son frère dormait à l'étage, il n'a eu connaissance de rien.

Son amoureux l'avait vue partir en coup de vent de leur logement, trouvait qu'elle avait l'air à côté de ses pompes. Il est monté dans son auto, a vironné un peu en se demandant où elle avait bien pu aller. Il est allé chez ses parents, sans trop savoir pourquoi.» Il l'a décrochée, in extremis.

À ce moment-là, elle ne pensait à rien, ni à personne, ni à la peine qu'elle ferait à ses parents, ni à son chum, ni à ses chiens. Ni à appeler SOS Suicide.

Elle est arrivée en ambulance à l'urgence psychiatrique.

L'amoureux a appelé ses parents, qui étaient à 12 heures de route de Québec. «C'était la première fois qu'ils partaient en vacances depuis longtemps. J'avais promis à mon père que je ne ferais rien...»

Elle n'avait plus le contrôle.

Katleen n'allait pas bien. Elle broyait du noir depuis au moins six ans. Elle habitait à Hull avec son amoureux, pas celui qui l'a décrochée, elle vivait comme dans une huître. «Du jour au lendemain, j'ai flushé tous mes amis, j'ai fermé Facebook, je ne sortais plus de chez moi, à part pour aller à mes cours et à mon travail. Quand mon père appelait, souvent, je ne répondais pas. Je n'avais pas le goût de parler à personne.»

Elle s'automutilait. «Des fois, dans le bain, je me coupais aux poignets, je ne voulais pas me suicider, mais voir le sang couler m'apaisait. Et, quand je réalisais ce que j'avais fait, c'était pire, je me disais que j'étais une folle finie, que je finirais ma vie à Robert-Giffard en camisole de force. J'étais sûre que j'étais bonne à rien, le monde serait mieux sans moi.»

Même si tout le monde lui disait le contraire.

Elle est allée consulter pour voir ce qui clochait, personne n'a réussi à mettre le doigt sur le bobo.

Elle a trouvé un nouveau boulot comme journaliste dans Charlevoix, s'est dit que ça lui ferait le plus grand bien, a déménagé à Québec huit mois plus tard, s'est dit que ça irait encore mieux, elle serait près de ses parents, de son frère, de ses vieux amis. En 2010, elle a décroché l'emploi de ses rêves, pour la fondation d'un hôpital.

«Je préparais le concept et l'organisation de la plus grosse campagne de financement de l'histoire de la fondation, c'était mon bébé, je ne voulais pas m'en aller en congé de maladie. L'orgueil, c'est fort.» Elle avait toujours plus mal, mais elle fonctionnait. Elle arrivait à se lever le matin, à aller travailler, même si elle buvait, chaque soir, au moins une bouteille de vin. Ça la calmait, un peu.

Elle était comme un canard : qui a l'air tout calme sur le lac, qui pédale comme un fou sous l'eau.

Le 22 janvier 2014, Katleen se souvient de la date, un psychiatre lui a diagnostiqué un trouble de personnalité limite, TPL, de son petit nom. «Pendant deux, trois jours, je me sentais délivrée de savoir ce que j'avais. Et puis, après, je me suis mise à descendre encore plus vite, je me disais que je ne m'en sortirais jamais.»

Elle avait 26 ans.

À quoi ça ressemble, la vie avec un TPL? «L'autre jour, à l'épicerie, une madame est dans la file express de 10 articles, elle en a au moins 30 dans son panier. Au lieu de faire comme tout le monde, de penser tout bas, je lui ai dit : "Ouin, y en a qui n'ont pas de classe!" Et là, évidemment, on s'est invectivées et après... Après, je m'en voulais, je me disais que j'étais conne, que j'étais une moins que rien...» Même manège quand elle revenait de magasiner avec 800 $ de vêtements, achetés sous le coup de l'impulsion, en sachant qu'elle n'avait pas les moyens.

C'est sa spécialité, Katleen, se répéter qu'elle ne vaut rien.

Elle a suivi deux thérapies intensives, une pour ses troubles de personnalité, une autre pour arrêter de boire. Échec et mat. C'est là que, subrepticement, au lieu de penser à partir une semaine dans le Sud, elle s'est mise à penser au suicide. L'idée saugrenue est devenue l'unique solution.

Elle se rappelle peu de choses des jours précédents. «Je ne parlais plus. Je voyais tout en jaune.» Pas en noir, en jaune.

Et là? «Maintenant, il y a des journées où je n'angoisse pas, où je suis bien. Je m'accroche à ces journées-là.» Katleen a repris son travail au début de l'année, elle est contente. Elle ne fait plus le canard, ne picole plus en revenant du boulot. Elle dort mieux, fait moins de cauchemars. Il y a encore des jours où elle a peur de perdre la guerre, mais elle sait que, pour gagner, il faut mener une bataille à la fois. Elle sait que le chemin vers le bonheur est là, sous ses pieds.

Ses parents sont partis en vacances, finalement. Ils peuvent dormir tranquilles, cette fois.

Katleen m'a raconté son histoire pour deux raisons : parce que se suicider n'est pas une affaire de lâcheté ni de courage, et pour que ceux qui y songent changent de cap avant qu'il ne soit trop tard. Il faut faire demi-tour avant le Rubicon. «Les dernières semaines, les derniers mois, même, rien ne m'aurait fait bifurquer. Il faut aller chercher de l'aide avant qu'il ne soit trop tard. Il faut parler à ceux qui nous aiment, piler sur son orgueil et tendre la main.»

Et vous, oui vous, si vous lisez ces lignes et que le chapeau vous fait, donnez un coup de fil au Centre de prévention du suicide, 1-866-APPELLE.

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