Cuba au temps des textos (1 de 2)

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Le rêve cubain, maintenant à portée de main: posséder une voiture et une maison, y louer des chambres aux touristes.

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(Québec) Un concessionnaire Mercedes vient d'ouvrir ses portes à La Havane. Une énorme bâtisse flambant neuve sur le bord de l'autoroute qui jure forcément avec le reste. On cligne des yeux pour être sûr qu'on ne rêve pas.

On ne rêve pas, les Cubains, si. 

C'est tout ce qu'ils peuvent faire d'ailleurs. Depuis un an, les Cubains peuvent s'acheter une auto neuve. Je dis qu'ils peuvent, mais, au fond, ils ne peuvent pas. Pas seulement une Mercedes, n'importe quelle auto neuve. Une Hyundai Accent coûte presque 40 000 $, imaginez une Mercedes.

L'idée, évidemment, ce n'est pas que tous les Cubains puissent se payer une Mercedes, pas plus que tous les Québécois, d'ailleurs. L'idée, c'est qu'il y a des autos à vendre, des maisons à vendre, des souliers à vendre. 

Et que les Cubains peuvent les acheter. 

Ils peuvent maintenant voyager, ils peuvent avoir un passeport, s'ouvrir un petit restaurant. Ils, ce n'est pas grand-monde pour l'instant. Le salaire mensuel des Cubains est de 19 CUC par mois, équivalent à autant de dollars américains. Raul Castro a augmenté les salaires des médecins à 80 CUC. 

Ils, c'est du monde comme Roberto, un de nos chauffeurs de taxi. Quand je lui ai demandé comment il s'était payé sa brinquebalante Lada 1986, 15 000 CUC, il m'a fait un grand sourire. «Des affaires...»

Roberto est de ceux qui étaient prêts pour les changements amorcés en 2011 par le régime. Il fait maintenant au grand jour ce qu'il a fait au noir pendant des années, comme des centaines d'autres ont fait pendant plus d'un demi-siècle, depuis que la Révolution a fait de Cuba un pays communiste, en 1959.

Ce n'était pas parti pour ça quand les caïds de la drogue y faisaient la pluie et le beau temps. Quelques mois avant que Castro ne prenne La Havane avec Ernesto Guevara et Camilo Cienfuegos - mon préféré -, la ville était ni plus ni moins le repaire d'Américains mafieux, une machine à laver de l'argent.

Tiens, l'amoureux lisait un bouquin pendant qu'on y était, La Havane nocturne. Un extrait, de mémoire. «Il suffit de tendre la main pour cueillir Cuba, pour qu'elle bascule vers le capitalisme.» Un mois plus tard, la cavalerie de Castro entrait dans la capitale, bottait le cul d'Al Capone, en saisissant les vieilles bagnoles américaines.

Castro s'était choisi une Oldsmobile, le Che, une Studebaker.

L'État est donc en train de régulariser l'économie parallèle. Ça donne de drôles de choses, comme une pharmacie officielle, à l'aéroport de Varadero, qui offre en vente libre du Valium et du Viagra.

Ça donne aussi des cellulaires qui sonnent partout, tout le temps. Il y a huit ans, la dernière fois que je suis allée à Cuba, quelques chanceux avaient le téléphone à la maison. Et maintenant, ils textent et pitonnent, en auto, à cheval. La seule différence avec ici, et elle n'est pas banale, pas d'Internet.

C'est l'État, vous l'aurez deviné, qui contrôle les cellulaires, les moins chers, genre flip-flop, se vendent une trentaine de dollars, les intelligents en coûtent quelques centaines. Pas de forfaits, juste des cartes d'appel. L'État n'a pas l'air très porté sur le service après vente, mieux vaut se tourner vers un «mécanicien de cellulaires».

Il y en a à tous les coins de rue. Notre premier chauffeur de taxi avait un LG, dernier modèle, il me montrait fièrement la photo de sa petite dernière de 10 mois. Il me montrait aussi des photos d'une fin de semaine en famille passée dans un bel hôtel, pas loin de La Havane. 

C'est ça, la révolution qui est en train de s'opérer à Cuba. Un papa qui montre fièrement des photos de sa fille. Je lui ai demandé ce qu'il aimerait que le pays devienne.

- Je veux que Cuba soit un pays normal.

- Mais encore?

- Je veux qu'on puisse pouvoir partir.

- Vous voulez quitter Cuba?

- Pas quitter, partir. Je veux qu'on puisse partir, et qu'on veuille revenir.

Vouloir revenir. Il est là, le vrai défi du pays. Le gouvernement, que dis-je, la dictature, n'arrivera pas à retenir encore longtemps le peuple sur cette île, en lui faisant croire qu'il y fait mieux vivre qu'ailleurs. 

Il y a des choses magnifiques à Cuba, le taux d'alphabétisme qui frôle les 100 %, la mortalité infantile sous les 5 % - inférieure de 1 % aux États-Unis -, un système de santé gratuit et accessible. Il lui manque aussi plein de trucs, pour commencer, une liberté d'opinion. Et on ne parle même pas de Charlie.

Il manque aussi de la farine, parfois. Et du fromage. Pendant la semaine qu'on a passée à Viñales, à l'ouest de l'île, dans les terres, il y a eu une pénurie de papier de toilette, introuvable dans une ville de 27 000 habitants, même dans les boutiques pour touristes. Il n'y avait plus aucune bière locale sur les tablettes.

Il restait du rhum, me direz-vous. Ça, il n'en manque jamais.

À La Havane, les Cubains fêtaient les 162 ans de José Marti, un des rares héros à faire l'unanimité, même chez les exilés de Miami. L'homme était philosophe, journaliste, poète, il avait le don des formules, comme celle-là, encore tellement d'actualité : «La liberté coûte très cher et il faut ou se résigner à vivre sans elle, ou se décider à la payer son prix.»

Et, comme les autos, elle risque de coûter à Cuba plus cher qu'ailleurs.

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