Haïti 2010: Trân Triêu Quân, l'interminable attente

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Le 12 février 2010, le frère de Trân Triêu Quân, Lân, et son fils Nicolas ont décidé de se rendre en Haïti pour le retrouver.

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(Québec) Il y aura cinq ans, lundi, que la terre a tremblé, en Haïti. Que «tout a bougé autour de moi», pour paraphraser l'écrivain Dany Laferrière, qui a vécu ces terribles événements. Près de 300 000 victimes, une ville en ruine, des centaines de milliers de gens jetés à la rue, et beaucoup de disparus. Parmi eux, de nombreux Québécois, dont l'ancien député Serge Marcil, le couple Paquerette Tremblay et Claude Chamberland, de Saint-Michel-de-Bellechasse, Alexandra Duguay, une employée de l'ONU originaire de Québec, Anne Chabot et Anne Labelle, deux fonctionnaires du gouvernement du Québec... et l'ingénieur Trân Triêu Quân, qui était en Haïti dans le cadre d'un projet visant à améliorer la solidité des bâtiments en cas de séisme! Pour tous les proches de ces victimes, c'est l'angoisse de ne pas savoir qui a été la plus dure à porter dans les jours et les semaines qui ont suivi. Pour la famille Trân, l'attente a duré un mois et n'a pris fin que lorsqu'une délégation s'est rendue en Haïti. Notre journaliste était de ce voyage.

Joliette et son frère Nicolas devant le cercueil... (Le Soleil, Gilbert Lavoie) - image 1.0

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Joliette et son frère Nicolas devant le cercueil de leur père

Le Soleil, Gilbert Lavoie

Tout le monde a eu la même réaction en apprenant que Trân Triêu Quân se trouvait à l'hôtel Montana de Port-au-Prince au moment du séisme, et qu'on était sans nouvelles de lui: si quelqu'un avait des chances de survivre à ce drame, c'était lui. Impossible de croire que ce grand maître du taekwondo, qui avait passé trois ans dans les geôles infectes du Viêtnam sous de fausses accusations, pourrait périr de façon aussi imprévue. Cela prendrait le temps qu'il faudrait, mais ses proches étaient convaincus qu'on finirait par le retrouver vivant. Et c'est là que l'attente a commencé.

À Québec, c'est les cas de Trân Triêu Quân et d'Alexandra Duguay, une chargée de communication pour les Nations Unies, qui ont été les plus médiatisés. Il a fallu un peu plus d'une semaine pour retrouver le corps de la jeune femme. Mais un mois après le drame, la famille de Trân Triêu Quân était toujours sans nouvelles de l'homme, et très peu du ministère canadien des Affaires étrangères, dont la collaboration faisait grandement défaut.

Les neufs vies de Quân

Quand Lân, le frère de Quân, est arrivé à Québec du Viêtnam, au début février, la décision était déjà prise: des membres de la famille partiraient en Haïti pour le retrouver. Tout au long de ce périple, Lân a gardé espoir que son frère ait été évacué dans un hôpital, et qu'il soit incapable de donner signe de vie. «Quân a neuf vies», disait-il.

Quatorze ans plus tôt, je m'étais impliqué dans une pétition de 125 000 noms, lancée par Le Soleil et parrainée par le maire et l'archevêque de Québec, Jean-Paul Lallier et Mgr Maurice Couture. Une démarche qui avait mené à la libération de Quân des prisons du Viêtnam. De retour au pays, en 1997, l'homme a multiplié les événements et les invitations pour remercier tous ceux et celles qui avaient contribué à sa libération.

Le 12 février 2010, quand son frère et son fils Nicolas ont décidé de se rendre en Haïti pour le retrouver, je les ai accompagnés. Comme journaliste... et comme ami de la famille. Il est des situations où la démarcation entre les deux devient impossible à tirer. C'en était une.

Un mois après le séisme, il était toujours impossible de prendre un vol vers Port-au-Prince. Il a fallu passer par Saint-Domingue, en République dominicaine. Les représentants du club local de taekwondo nous y attendaient, manifestant une grande déférence, à la hauteur du respect qu'ils avaient pour le grand maître Trân Triêu Quân. Le lendemain matin, nous avons pris place dans un petit appareil, aux côtés des travailleurs humanitaires qui se rendaient eux aussi à Port-au-Prince.

Je n'oublierai jamais l'arrivée dans cette capitale dévastée, et surtout l'image de ce premier camp de sinistrés à la sortie de l'aéroport. Avant le départ de Québec, les fonctionnaires des Affaires étrangères avaient tenté de dissuader la famille: il serait impossible de se rendre sur le site du Montana; le jeune Nicolas risquait de revenir traumatisé... En fait, ce dont les fonctionnaires ne voulaient pas, c'était de voir de nombreux Canadiens débarquer à Port-au-Prince à la recherche de leurs proches, et aller perturber les services déjà débordés de l'ambassade. Mais les Trân avaient d'autres ressources. La firme de génie-conseil, avec laquelle collaborait Trân Triêu Quân, nous a accueillis. Elle nous a donné accès au site du Montana, surveillé par des militaires américains lourdement armés. Dès notre arrivée sur les lieux, l'espoir a cédé la place à la résignation. Le luxueux hôtel n'était plus qu'une montagne de ruines où se côtoyaient les sauveteurs et la machinerie lourde. Il aurait fallu un miracle...

Pénible identification

Coïncidence? Deux heures plus tard, une visite à l'ambassade nous apprenait qu'on avait «peut-être» retrouvé le corps de Quân. On avait noté la même coïncidence dans le cas de Serge Marcil, dont le corps a été retrouvé au moment même où sa conjointe, Christiane Pelchat, débarquait à Port-au-Prince pour participer aux recherches. Ce qui porte à croire que le corps de Quân était peut-être déjà à la morgue depuis plusieurs jours, en attente d'une identification formelle. Il a fallu attendre 36 heures pour obtenir la confirmation qu'il s'agissait bien de lui.

Le deuil pouvait enfin commencer, mais pas pour Lân. Pas avant qu'il n'ait vu la dépouille de son frère, dans une morgue improvisée près de l'aéroport. À deux reprises, des policiers québécois ont tenté de le convaincre de ne pas se prêter à cette expérience pénible. Mais Lân, qui n'avait jamais revu ses parents et plusieurs membres de sa famille disparus en mer avec des centaines de boat people fuyant le Viêtnam, tenait absolument à voir Quân. Il a expliqué aux policiers qu'après avoir vécu autant de tragédies, il était capable de voir les restes de son frère. Ce qu'il a constaté, m'a-t-il confié ensuite, c'est que Quân n'avait pas eu le temps de souffrir... Mince consolation, mais grand soulagement pour la famille.

Dans les heures qui ont suivi, l'ambassade nous a offert de ramener le corps au pays, à bord d'un avion nolisé par le Canada pour les ressortissants haïtiens attendus à Montréal. Nous avons traversé la ville en pleine nuit, pour nous retrouver devant un aéroport désert, plongé dans l'obscurité, et peu rassurant. Une heure ou deux plus tard, le convoi de l'ambassade est arrivé, précédé des véhicules militaires. Je n'ai jamais été aussi heureux de voir des militaires canadiens. Ils nous ont guidés sur le tarmac avec leurs lampes de poche et ont assuré notre sécurité en attendant l'avion qui nous a ramenés à Montréal.

Des représentants de la Croix-Rouge nous ont accueillis comme les Haïtiens qui étaient à bord, avec des couvertures pour nous protéger du froid...

Qu'il était doux, ce froid québécois, loin de l'horreur qui avait emporté notre ami Quân, en même temps que des centaines de milliers de Haïtiens et de nombreux Québécois.

Trân Triêu Quân, l'homme qui avait neuf vies, était enfin de retour chez lui. Le deuil pouvait commencer.

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