Charlie était à l'article de la mort

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En haut de la dernière une en date de Charlie Hebdo, on trouve un appel à l'aide aux lecteurs pour que l'hebdomadaire puisse survivre.

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(Québec) Sur cette dernière une du Charlie Hebdo dont on a beaucoup parlé depuis mercredi, sur laquelle on voit l'écrivain Houellebecq prédire qu'il fera ramadan en 2022, j'ai remarqué un détail, insignifiant, en comparaison des 12 morts. Tout est insignifiant à côté de ces 12 personnes qui ont été tuées.

Juste en haut de la caricature, on annonce quelques-uns des textes qui se trouvent à l'intérieur. Après «Jésus: a-t-il existé?», «La gauche et le fric : honteuse et faux cul», il y a «Appel aux dons: on en a encore besoin!» En page 3.

Charlie se mourait de faim.

Le directeur de la publication, Stéphane Charbonnier, avait lancé en novembre un pressant appel à l'aide, l'hebdomadaire était au bord du gouffre. Il s'est confié au magazine Les Inrocks. «Évidemment, ce n'est pas agréable d'en arriver là. Mais on ne voit pas comment faire autrement.»

Ils avaient coupé sur le papier, sur l'impression, sur les salaires. Le compte n'y était pas. «Nous avons déjà augmenté le prix. Beaucoup de nos lecteurs n'ont pas forcément les moyens de payer plus cher pour lire notre journal. C'est pourquoi nous avons préféré faire appel à la solidarité entre lecteurs plutôt que de solliciter l'ensemble du lectorat.»

L'ensemble du lectorat a donné quelques dizaines de milliers d'euros, il manquait un million pour maintenir le journal à flot. Qu'il eût vendu de la publicité ou été soutenu par des actionnaires n'aurait probablement rien changé. Les temps sont durs pour les journaux, qu'ils soient irrévérencieux ou pas.

Charlie Hebdo serait probablement mort dans une certaine indifférence, victime de la crise des médias. Le monde n'aurait pas été Charlie, il ne se serait pas levé d'un bloc pour défendre la liberté d'expression, les voix discordantes.

Charlie serait mort pour ses idées, mais d'une mort lente, comme dans la chanson de Brassens. Il serait mort dans une société résignée, qui accepte qu'on effrite ses remparts, qui participe à leur effritement.

Les intégristes ont pris de vitesse les lois du marché.

A-t-il fallu que 12 personnes meurent pour que nous mesurions l'importance de la diversité des idées? Pour que Charlie Hebdo, qui a repoussé maintes fois les limites du bon goût, devienne le symbole du glissement insidieux vers une pensée aseptisée? A-t-il fallu que ces gens meurent debout pour que nous relevions la tête?

J'ose espérer que non. J'ose espérer, surtout, que nous ne la baisserons pas dans quelques semaines, que l'indignation ne durera pas le temps d'un mot-clic, #jesuischarlie. Je souhaite que nous restions Charlie.

Alors voilà, maintenant, l'argent coule à flots. Le prochain numéro sera tiré à un million d'exemplaires, le dernier l'a été à 60 000. Le journal recevra de l'argent d'un fonds financé par Google, plus 250 000 euros du fonds Presse et pluralisme, financé par les médias. La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, veut «débloquer en urgence» un million d'euros.

C'est ce que Charb demandait il y a deux mois, il y a trois jours.

Son journal n'était pas dans les bonnes grâces de l'État, il l'est maintenant. Dans une entrevue à l'AFP jeudi, la ministre a dit vouloir «changer les textes». Elle veut que Charlie Hebdo bénéficie «d'aides structurelles», chose impossible pour un hebdomadaire satirique avec les critères actuels.

Charlie Hebdo ne doit pas mourir, pas plus d'ailleurs que d'autres médias qui participent au concert de la liberté d'expression. La vraie victoire contre les intégristes serait que plus aucun média ne meure de faim, dans l'indifférence, qu'il ne renonce pas à défendre ses idées.

En France, un autre journal satirique, le Siné Mensuel, a faim. La liste serait longue.

Après le 11 septembre, nous avons accepté de ne plus traverser la sécurité à l'aéroport avec une bouteille d'eau. Après l'attentat avorté de Londres, nous avons accepté de retirer nos souliers. Nous ne devons pas accepter de nous taire.

Dans son entrevue aux Inrocks, Charb ne donnait pas cher de la peau du Charlie, si les finances ne se redressaient pas rapidement. «Nous ne renaîtrons pas de nos cendres. Personne ne reprendra le risque de relancer un journal comme Charlie, sous cette forme. Ça ne rapporte rien.»

Ça ne rapporte rien, mais ça apporte quelque chose. Quelque chose comme le choc des idées, comme le droit de se payer la tête de Jésus et de Mahomet et celui de ne pas penser de la même façon que son voisin, sans se taper sur la gueule. Personne ne doit tuer ni mourir, pour ses idées. S'il y a une leçon à tirer, ce serait celle-là.

Et Charb, lui, il dirait peut-être :«Merci chers cons, grâce à vous, Charlie Hebdo survivra.»

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