Mourir pour des idées

Des gens manifestaient leur soutien, à la suite... (Archives AP)

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Des gens manifestaient leur soutien, à la suite du drame au journal satirique Charlie Hebdo, en brandissant des affiches montrant les yeux des victimes, mercredi, à New York.

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(Québec) J'ai réécouté Brassens en regardant défiler à la télé les images de l'horreur.

«Les dieux ont toujours soif, n'en ont jamais assez,

«Et c'est la mort, la mort toujours recommencée...

«Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente.»

Celle des artisans de Charlie Hebdo fut tout le contraire. Violente et brutale.

Ils sont morts pour leurs idées, sans avoir le temps d'aller «vers l'autre monde en flânant en chemin», comme les romantiques de Brassens.

Morts pour cette idée que la liberté d'expression et de presse est essentielle et ne doit pas céder à l'intimidation.

Ils sont allés au front là où d'autres renoncent ou reculent. Y sont restés, même après l'incendie de leurs locaux et les menaces explicites. Y sont restés par courage et conviction et non par insouciance et braverie, comme peuvent l'être des publications adolescentes.

Cela pourrait ressembler à un sacrifice, si ce n'était que ce mot, chargé de religion, sied mal aux artisans d'un journal «engagé, antireligieux, surtout athée, laïque», comme aimait à le décrire son directeur Charb (Stéphane Charbonnier) tué mercredi.

L'idée du magazine Charlie Hebdo fut dès le départ un acte de résistance et de défi contre l'oppression de la liberté.

À la mort du Général de Gaulle, à l'automne 70, le ministre de l'Intérieur du temps, Raymond Marcellin, avait fait interdire le magazine satirique Hara-Kiri sous prétexte de «pornographie».

Une semaine plus tard, l'éditeur et les artisans reprenaient la publication sous un autre nom, Charlie Hebdo, avec ce titre, crâneur, à la une: «Il n'y a pas de censure en France».

Le ton était donné. Hara-Kiri et Charlie Hebdo n'ont pas toujours fait dans le bon goût et dans le politically correct. C'est le risque du genre. Choquer et déplaire. Mais ça ne mérite pas la mort.

Il est rassurant que 45 ans plus tard, les autorités françaises (et d'ailleurs) ne cherchent plus à faire taire l'insolence et aient salué hier la liberté débridée de Charlie Hebdo.

***

J'avais rencontré Saber Briki l'hiver dernier, au moment de sa poursuite contre le journal Les immigrants de la Capitale. On était allé prendre un café.

Il m'avait raconté être originaire de la Tunisie. Il avait le statut de résident permanent et venait de recevoir le résultat de son «test de citoyenneté canadienne». Vingt sur 20.

Il tenait le Canada pour un «pays de liberté, de démocratie et de respect».

Nous avions longuement parlé de sa poursuite contre le petit mensuel de Québec qui n'a rien d'un magazine militant, satirique ou provocateur.

M. Briki lui reprochait d'avoir publié sa photo et celle de sa femme en niqab, sans leur consentement.

Le couple dénonçait aussi comme un «mensonge» un passage de l'article décrivant les yeux de la femme voilée «mis en évidence de façon très coquette par un contour de fard bleu ciel». Une insulte pour une musulmane.

Le juge leur a donné raison et a condamné le journal. La décision a été maintenue en appel.

Il n'y a rien de commun bien sûr entre ce procès, civilisé, et celui que des terroristes musulmans viennent de faire à Charlie Hebdo.

Le procès des Briki ciblait la frontière entre vie privée et intérêt public. L'enjeu à Charlie Hebdo était plus fondamental: la liberté d'expression et, depuis mercredi, le droit à la vie.

Le fil entre les deux est ténu. Il y a pourtant quelque chose qui me chicote. L'impression d'y trouver une volonté commune de réduire au silence ceux qui décrivent, commentent ou critiquent l'extrémisme musulman.

Les moyens ne sont pas les mêmes, mais les réflexes se ressemblent. Laisser ce réflexe s'installer et grandir est un engrenage dangereux pour la liberté. Ici comme ailleurs.

***

J'ai reparlé à M. Briki mercredi matin. Il était au travail dans son taxi. Il avait écouté Radio-Canada depuis la levée du jour et savait pour les événements de Paris.

Il voulait bien m'en parler. Nous nous sommes donné rendez-vous à la fin de son quart de travail, au même café. La même heure où quelques centaines de personnes allaient se rassembler devant le consulat de France au centre-ville.

Je n'avais au fond qu'une question. Je voulais l'entendre prendre ses distances, condamner lui aussi la barbarie et le terrorisme, nous rassurer, nous expliquer que ça n'a rien à voir avec l'islam et que la liberté est plus importante que l'image d'un prophète ou d'une religion.

M. Briki n'est pas venu. Je n'en tire aucune conclusion. Ce n'est pas grave. Poser un lapin n'est pas poser une bombe. J'aurais aimé lui parler, c'est tout.

Sans doute avait-il changé d'idée ou le blizzard l'aura-t-il gardé à la maison. Il faisait si froid dans le dos mercredi.

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