Attends-moi, Irene, j'arrive

Quand le Canadien Louis Calfat a rencontré l'Anglaise... (Photo fournie par Marc Calfat)

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Quand le Canadien Louis Calfat a rencontré l'Anglaise Irene Bishop, il s'est dit : «celle-là, c'est la mienne». Quelques mois plus tard, ils étaient mariés.

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(Québec) D'abord, une rencontre improbable, dans un bar, quelque part sur la côte sud de l'Angleterre.

Mai 1952. Louis Calfat était dans la marine canadienne, avait deux jours d'escale, faisait ce qu'il faisait toujours avec les autres marins quand il touchait terre. Aller boire un coup. Il a vu Irene Bishop, elle venait d'obtenir ses grades de «wren», le pendant féminin de la marine anglaise.

Louis est allé la voir, lui a parlé. Ils se sont donné rendez-vous le lendemain, même heure, même poste, ils se sont parlé encore.

Louis est reparti, en lui promettant de lui écrire.

Il a tenu promesse, lui a écrit. Elle a répondu. Ils ont correspondu comme ça pendant quelques semaines, jusqu'au jour où, dans une lettre, Louis lui a demandé de l'épouser. Irene n'a pas hésité une seconde, a rompu ses fiançailles avec un autre militaire, a dit oui à Louis. Ils se sont mariés le 6 septembre, en Angleterre.

Un mariage catholique, Louis y tenait.

«Quand mon père l'a vue, il s'est dit : "celle-là, c'est la mienne"», raconte son fils Marc, l'aîné de cinq enfants. Louis a ramené sa belle Irene de l'autre côté de l'Atlantique, ils se sont installés en Nouvelle-Écosse, où Louis faisait partie de la fanfare militaire. Marc y est né en septembre 1953, Louis-Philippe et Marcel ont suivi.

Louis tenait à ce que ses enfants parlent français, il y avait péril en la demeure. «Il a dit : "Moi, je reviens à Montréal."» Et hop, toute la famille a déménagé à Montréal, Marc a été catapulté dans une école francophone. Il ne comprenait pas grand-chose. «Disons que je l'ai appris à la dure...»

Louis et Irene ont eu deux autres enfants, René et Danielle.

Irene continuait à vivre à l'anglaise, Louis s'en accommodait très bien. Ils jouaient au Scrabble tous les jours, un jour en français, le suivant en anglais. Irene gagnait tout le temps, peu importe la langue. «C'était une femme très cultivée, une intellectuelle. Elle lisait beaucoup, se tenait informée sur tout.»

Elle n'a pas pu lire son dernier London Review of Books, qu'elle recevait chez elle depuis toujours.

Irene est décédée le 13 décembre, elle était minée par un cancer depuis quelques années, avait choisi de ne pas recevoir de traitements. Elle a eu une pneumonie cet automne, a été hospitalisée le 19 octobre à l'hôpital Laval, en soins palliatifs. Louis s'est retrouvé tout seul dans leur logement.

Il a été hospitalisé trois jours plus tard.

Le coeur, entre autres.

«Mon père a toujours été amoureux. Il était loyal, attentionné. Il demandait toujours : "Comment va Irene? Je ne veux pas qu'elle souffre." Il ne voulait tellement pas qu'elle souffre, jamais.»

Irene a pris soin tant qu'elle a pu de son homme, de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrières petits-enfants. Elle leur mitonnait de bons plats, à l'anglaise la plupart du temps. «Ma mère était une vraie british, comme dans Downton Abbey! Il y avait de la retenue dans ses sentiments, une discrétion, presque un mystère. À la fin, il y avait une tendresse qu'on n'avait jamais vue avant. Elle lui disait : "love and kiss..."»

Louis et Irene se sont retrouvés dans le même département de l'hôpital Laval, leurs chambres étaient l'une en face de l'autre. Irene savait qu'elle n'en avait plus pour bien longtemps, se voyait diminuer à vue d'oeil. «Elle m'a dit : "too bad, je ne peux pas le battre une dernière fois au Scrabble"...»

L'état d'Irene s'est détérioré rapidement. «Vendredi matin, mon père est allé voir sa femme, elle était très faible. Il était triste, il m'a dit : "elle dort tout le temps, je ne peux pas lui parler"...» Il est retourné dans sa chambre, le coeur lourd. Les médecins sont venus réévaluer sa condition.

«La veille, ils nous ont dit qu'il fallait penser à lui trouver une place pour après, qu'une fois qu'Irene serait partie, ils n'allaient pas le garder.»

Louis voulait qu'Irene meure avant lui.

Irene a rendu son dernier souffle à 11h15, le samedi. «Quand ma mère est décédée, je suis allé voir mon père dans sa chambre. Il dormait. Je lui ai dit, dans le creux de l'oreille : "Irene est partie en paix, tu peux partir aussi, maintenant." Il a rejoint les autres membres de la famille, qui s'affairaient à vider la chambre.

L'infirmière les a interrompus. «Je pense que vous devriez traverser...»

Louis était en train de s'en aller. «On lui tenait la main. Il a eu quelques cycles de respiration, et puis plus rien. Son visage était très doux, serein et calme.» L'horloge ne marquait pas encore 14h. L'ambulance venue chercher le corps d'Irene a pris celui de Louis avec, ils sont partis ensemble.

«On dirait qu'ils étaient connectés. Ils nous ont déjoués à leur manière, jusqu'à la fin.»

Ils sont restés unis, jusque dans leur avis de décès, Irene Bishop Calfat (1932) et Louis Calfat (1928)-2014. Ainsi s'achevait la réunion improbable d'une Anglaise de Londres et d'un Canadien français de Montréal. Avec une fin tout aussi improbable. «Je les ai toujours vus ensemble, ils ont été malades ensemble, et ils sont morts l'un à côté de l'autre.» Presque main dans la main.

Quand il est parti, Louis ne s'est pas dit «je pars», mais «je m'en viens».

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