Tsunami en Thaïlande: il y a 10 ans, nous étions 10 000

Le 26 décembre 2004, l'Asie du Sud était... (Photo fournie par Yohann Aubé)

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Le 26 décembre 2004, l'Asie du Sud était frappée par un tsunami qui a semé la mort et des dégâts matériels considérables, forçant les survivants à se débrouiller et surtout, à s'entraider.

Photo fournie par Yohann Aubé

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(Québec) Koh Phi Phi. Si vous faites une recherche d'images sur Google, vous verrez une mer turquoise, des plages de sable blanc. Le paradis.

Yohann Aubé et Marie-Michèle Légaré en rêvaient, ils avaient choisi cette destination pour écouler les derniers jours de leurs vacances. Ils s'étaient donné un mois pour faire le tour de la Thaïlande, avaient bourlingué un peu partout, voulaient finir ça en beauté.

Allez, faites une autre recherche maintenant, «Koh Phi Phi tsunami». L'enfer. 

Ça fera 10 ans dans cinq jours. 

Yohann et Marie-Michèle venaient tout juste de mettre les pieds sur l'île quand le tsunami est arrivé. Ils venaient de poser leurs sacs à dos dans leur chambre, Yohann était à la réception en train de payer.

Ils avaient choisi le Tara Inn, que leur avaient recommandé deux Australiennes blondes rencontrées la veille. Depuis le début du voyage, ils louaient toujours, toujours, des petites huttes sur le bord de la mer.

Quand ils sont débarqués sur l'île, ils ont été assaillis, comme chaque fois qu'ils débarquaient quelque part, par une horde de négociants à la criée. «Venez avec moi, monsieur, madame, nous avons de belles huttes sur la plage, pas cher mon ami!» Yohann leur disait qu'ils allaient au Tara Inn. «Non, n'allez pas au Tara Inn...»

Le Tara Inn est juché à flanc de montagne. 

Il restait une seule chambre. «La dernière du bout, en haut.»

Pendant que Yohann payait, sa blonde regardait les cartes postales. «Tout d'un coup, on a entendu crier, on a vu les gens qui couraient partout. Il y avait une fille avec un maillot de bain rouge, une autre avec un maillot noir. Elles couraient pour se sauver, la deuxième a été ramassée par l'eau, la vague l'a prise par les chevilles...» 

Marie-Michèle l'a vue lâcher prise, se laisser partir.

Ils sont montés aussi haut qu'ils ont pu en s'agrippant aux arbres. «On a vu l'eau monter, monter, décrit Yohann. Elle s'est arrêtée au plancher de notre chambre. On ne comprenait pas ce qui était en train de se passer. T'es hangover, il y a du monde partout. On se demandait c'était quoi cette vague-là... La fin du monde? Un météorite? L'île qui coule?»

Ils ont assisté, impuissants, à la tragédie qui se jouait devant leurs yeux. «L'eau, c'est un broyeur. Elle retourne tout, elle emporte tout, les gens, les choses. Les gens étaient découpés, déchiquetés, tout nus.» Marie-Michèle s'en souvient comme si c'était hier.

«Moi et Yohann, on était vivants, avec nos affaires. Tous ceux qui étaient capables d'aider, ils aidaient. On a fait un hôpital de fortune dans les bungalows de l'hôtel. Il faisait 45 degrés, les égouts étaient détruits, on était totalement déshydratés. C'était l'enfer.»

Quand la vague est descendue, des gens se sont rués en panique vers la plage pour chercher des proches qui avaient été emportés. Yohann a failli être du lot. «Il y a quelqu'un qui a crié à l'aide, un petit bonhomme, je me suis dit qu'il fallait que j'y aille.»

La deuxième vague est arrivée.

Yohann a figé. «Si j'étais descendu, je serais parti avec la deuxième vague... Il y a un Thaïlandais qui m'a donné une claque en arrière de la tête, je me suis ressaisi. Je suis retourné aider les gens.»

Marie-Michèle se souvient de ces scènes d'horreur avec force détails. Elle se souvient de ce Suédois qu'elle essayait de réconforter, malgré la barrière de la langue. «Il avait la cage thoracique ouverte. Il avait perdu tout le monde, sa femme et ses enfants. Il était tout seul. Il y avait aussi une fille avec le crâne ouvert.»

Yohann s'occupait des blessés, il avait enfilé les gants qui se trouvaient dans sa trousse de premiers soins. «Les gens pensaient que j'étais un médecin!» Il avait une formation rudimentaire de secouriste, c'était déjà ça. «Tu ne t'attends pas à te servir de ça dans un contexte comme ça...»

Il ne restait pas beaucoup de monde pour porter secours, soit les gens étaient trop mal en point, soit ils cherchaient quelqu'un. «C'est clair que si Yohann avait été emporté, je n'aurais pas été là pour aider les autres...» Comme cet homme qui est resté planté sur son balcon à crier... «Monica!»

Le Suédois, lui, marmonnait le nom des siens. Marie-Michèle les a écrits au son sur un papier, elle est sortie pour les crier. Elle est descendue jusqu'à la mer, a crié tant qu'elle a pu, à travers tous ceux qui faisaient la même chose. «Ça criait partout, 5000 personnes qui gueulent en 12 langues, c'était le chaos.»

Personne n'a répondu à son appel.

Yohann et d'autres survivants ont dévissé toutes les portes des bungalows pour les convertir en civière. Quand les blessés étaient stabilisés, les secouristes de fortune les transportaient vers un hôtel de luxe, épargné en partie par les vagues. Huit cents mètres pour aller, huit cents pour revenir.

Ils croisaient ces deux garçons qui cherchaient leurs parents. 

«On a fait des équipes de sept par porte pour transporter les blessés, six pour tenir la porte et un pour faire une rotation, pour que chacun puisse reprendre son souffle à tour de rôle. Il fallait marcher sur le sable, à travers les débris et les corps.» Ils longeaient le bord de la mer, les vagues avaient repris leur roulis. 

Elles charriaient la mort.

«On marchait en silence. On pensait tous à la même chose, c'est qui le premier qui lâche la porte s'il y a une autre vague?»

Yohann a transporté le Suédois à l'hôtel où on procédait aux premières évacuations par hélicoptère. «Il était bâti. On s'est regardé tout le long. Je lui ai souhaité bonne chance pour la suite...»

Il y avait un médecin, un vrai, qui dirigeait dans l'urgence cet hôpital improvisé. «Il établissait la priorité des blessés à évacuer, il disait number one, number two, number three. L'hélicoptère arrivait, on courait avec la personne en se protégeant comme on pouvait du sable...» 

Les pilotes les saluaient au garde-à-vous.

Un bateau a accosté pour évacuer les gens, 200 personnes l'ont pris d'assaut. «Je suis allée reconduire une fille qui avait la peau brûlée à vif et je suis revenue pour aider. On est restés là jusqu'à la fin, il ne restait plus grand monde...»

Quand ils ont mis les pieds à Koh Phi Phi, il y avait 10 000 habitants. Quand ils sont partis, il y en avait 5300 de moins. Et tout était à refaire. Même scénario catastrophe partout où le tsunami a déferlé. L'Indonésie, le Sri Lanka, l'Inde et la Thaïlande ont payé un lourd tribut, avec plus de 215 000 vies perdues.

La culpabilité du survivant

Yohann et Marie-Michèle sont partis deux jours après le tsunami à bord d'un bateau de pêcheur avec une dizaine de personnes. Ils sont débarqués une heure plus tard à Phuket, sur une portion de l'île qui avait été épargnée. 

Marie-Michèle s'est enquise au premier hôtel du bord. «On s'est retrouvés dans un gros hôtel de luxe, c'était surréel. Ils ne savaient même pas qu'il y avait eu un tsunami. On était en loques, ils ne comprenaient pas ce qu'on disait... À la réception, ils nous disaient que c'était 90 $ la nuit.» 

Elle est sortie de ses gonds. «Je leur ai dit : "Hey, écoutez-moi bien, ce gars-là, il a perdu sa femme et les autres, ils n'ont plus rien!"» Ils ont fait quelques téléphones et ils nous sont revenus. Tout a été gratuit, ils nous ont même fourni des brosses à dents.» Ils y ont passé les derniers jours de leur voyage.

Ils n'ont pas eu à faire la file comme des centaines d'autres devant le consulat, ils avaient tous leurs papiers. 

Même leur oreiller.

Ils mangeaient du riz depuis deux jours, ils se sont payé un bon souper à l'hôtel. «Il y avait un écran de télévision et, tout d'un coup, ils ont commencé à diffuser les premières images du tsunami, raconte Yohann. On n'en revenait pas, on réalisait l'ampleur de ce qui s'était passé. On était en train de manger, on est restés la bouche ouverte...»

Ils ont fini par trouver un téléphone pour appeler leurs proches. Il était 3h au Québec quand Yohann a parlé à ses parents. «C'était la première fois que j'entendais mon père pleurer comme ça.»

Ils sont revenus à Montréal le 31 décembre, saufs, mais pas complètement sains. «On était comme deux zombies dans la maison. On avait constamment des flashbacks des sons, des odeurs.»  Ils ont été en arrêt de travail trois mois. Yohann était rivé à l'écran de son ordi. «Je passais mon temps sur Internet pour arriver à comprendre ce qui était arrivé...» 

Ils se sont sentis coupables, longtemps. Yohann a repassé le film 1000 fois dans sa tête. «On se disait qu'on aurait pu sauver plus de monde. On était hantés par ça.»

Encore aujourd'hui, ils ne regardent plus les nouvelles de la même façon. «Moi et Yohann, on est revenus, eux, ils restent là. Chaque fois qu'on voit des choses comme ça, on se dit que nous, on peut fermer la télé. Pas eux.»

C'est un peu pour ça qu'ils ont voulu me raconter leur histoire, ils ne l'avaient jamais fait avant. Ils ne veulent pas que le monde oublie cette catastrophe, une des plus meurtrières de l'histoire.

Ils aimeraient aussi qu'on arrête d'utiliser le mot tsunami à toutes les sauces. «Quand j'entends un tsunami d'aubaines, ça me fait toujours réagir.» Yohann m'a parlé de ce cycliste extrême qui a inventé un saut, le tsunami backflip.

À Koh Phi Phi, tout a été reconstruit en moins d'un an, le Tara Inn a toujours pignon sur montagne. Est-ce qu'ils comptent y retourner un jour? Yohann est catégorique. «C'est certain qu'on va y retourner. J'ai encore la clé, je me fais une mission personnelle d'aller la reporter au propriétaire.»

Ils pourront se faire de nouveaux souvenirs, plus doux cette fois.

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