Un siècle à quelques détails près

«Quand je ne pourrai plus travailler, je n'aurai... (Le Soleil, Erick Labbé)

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«Quand je ne pourrai plus travailler, je n'aurai plus de raison de me lever le matin.» - Simone Bussières, née Gagnon

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) À côté du fauteuil, sur une petite table, une brique : Chronique du 20e siècle. Simone Bussières l'a presque tout vécu.

Elle est née Gagnon le 18 juin 1918, ce qui lui fait 96 ans et demi. Pour l'occasion, elle vient de publier un recueil de souvenirs, Je n'ai pas tout oublié. C'est son 17e ouvrage, elle a écrit un premier roman en 1951, quelques contes, des livres pédagogiques pour apprendre à lire aux écoliers.

Des livres qui ont fait école, d'ailleurs.

Mais c'est d'ouvrage dont Simone aime parler, dans le sens de travail. «Quand je ne pourrai plus travailler, je n'aurai plus de raison de me lever le matin.» C'est ce qui la tient en vie, écrire, elle a commencé un roman. «L'important, ce n'est pas tant d'être capable de le faire, c'est de le faire.»

Chaque matin sur le métier, Simone remet son ouvrage.

Elle démarre son ordinateur en se levant, s'installe devant ses deux écrans pour écrire. Non merci pour elle le papier et le crayon, elle est une femme de son temps. C'est par courriel que j'ai pris rendez-vous avec elle.

Elle a déjà écrit la première phrase de son cinquième roman : «Je t'avais pourtant dit qu'il ne faut pas se fier aux marins, ils ont une femme dans chaque port.» L'histoire qu'elle est en train d'écrire est inspirée de la vie d'une amie.

Elle a bien ri quand je lui ai dit que mon amoureux est un marin.

Elle rit beaucoup en racontant sa vie, elle en a aimé tous les détours. Un premier au micro de CHRC, où elle a fait, en 1955, une entrevue avec Édith Piaf. Une fois par semaine, elle se transformait en Tante Colette. «Je devais écrire un conte par semaine, j'avais l'obligation de trouver une histoire et qu'elle soit intéressante.» Elle a un seul regret, d'avoir jeté tous ses contes.

Même chose pour les lettres qu'elle envoyait au Courrier du coeur du Soleil, dans lesquelles elle prenait un malin plaisir à s'inventer des femmes en quête de conseils sur la vie amoureuse. Elle en a retrouvé une dans les archives du parlement, publiée en juillet 1942, une fille qui n'est pas pressée de se marier.

À 24 ans, Simone n'avait pas encore convolé. Elle enseignait alors à Val-d'Espoir, en Gaspésie. D'aussi loin qu'elle se souvienne, et elle se souvient très loin, elle a toujours voulu être professeur. «C'était un idéal.» Elle a fait ses premières armes à la radio, elle animait à CHNC, New Carlisle.

En 1945, Simone s'est mariée à Rosaire, de 13 ans son aîné, un «oncle» par alliance. Ils sont revenus s'installer à Québec, elle avait 27 ans, il en avait 40.

Deux ans plus tard, Simone est allée frapper à la porte de la Commission des écoles catholiques de Québec, elle avait le goût de recommencer à enseigner. Mais non, Madame, lui a dit gentiment le directeur du personnel, on n'engage pas de femmes mariées. Elle a remercié le monsieur, est retournée à ses fourneaux.

Le recueil de Simone s'ouvre sur cette histoire-là, la toute première phrase du livre pique la curiosité, «Et si je commençais par un assassinat...»

Un lundi, quelques jours après cette première visite, Rosaire s'est effondré sur le balcon attenant à la cuisine, foudroyé par une crise cardiaque. Sans le sou, Simone est retournée voir le directeur du personnel, toute de noir vêtue. Le monsieur a failli faire une crise cardiaque lui aussi.

L'assassinat, c'est évidemment une façon de parler. Simone a toujours gardé son sens de l'humour.

Elle a recommencé à enseigner, est même devenue directrice de l'enseignement au Québec. «Dans la vie, il ne faut pas avoir de regret. La mort de Rosaire a été difficile, mais elle m'a emmenée sur un chemin que je n'aurais peut-être pas emprunté. Il ne faut pas regarder en arrière, il faut regarder en avant.»

Sauf maintenant. Simone ne tient pas plus que ça à souffler ses 100 bougies. «Je ne veux pas être centenaire, je ne pourrai plus travailler.» C'est sa plus grande peur, ne plus pouvoir écrire, lire, prendre sa voiture pour aller faire l'épicerie, devoir quitter cet appartement où elle vit depuis 16 ans.»

Pour la première fois de sa vie, elle se sent vieille et elle n'aime pas ça. «Ça fait un an ou deux que je me sens âgée. J'ai moins d'énergie, mon corps ne suit pas comme avant, j'ai les méninges qui ratatinent!» Elle se promène avec une canne, elle n'aime pas ça non plus. «Ça dit mon âge...»

Elle aurait deux mots à dire à Sainte-Beuve, qui a écrit que «vieillir est encore le seul moyen qu'on ait trouvé pour vivre longtemps». Simone trouve que plus on vieillit, moins on vit. «J'aurais pleuré si on m'avait dit que je vivrais aussi longtemps. Mais je suis très choyée, à part quelques petits bobos, je ne suis pas malade.»

Et elle a, encore à 96 ans, le coeur à l'ouvrage.

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