«Nous sommes ces 1500 Québécoises tuées depuis 1989»

Famille et proches des victimes de Polytechnique ont... (La Presse Canadienne, Jacques Boissinot)

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Famille et proches des victimes de Polytechnique ont assisté à la lecture du témoignage livré jeudi par les 33 femmes qui siègent à l'Assemblée nationale.

La Presse Canadienne, Jacques Boissinot

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(Québec) J'avais une chronique toute prête pour ce samedi. Je l'ai reportée, à l'écoute du témoignage livré jeudi par les 33 femmes qui siègent à l'Assemblée nationale du Québec. En 40 ans de métier - ça fait longtemps -, je ne me souviens pas d'avoir vécu un tel moment d'émotion dans l'enceinte d'un parlement. Trente-trois femmes, qui ont souligné le triste anniversaire de la tuerie à la Polytechnique, en témoignant de la violence faite aux femmes d'ici et d'ailleurs. Personne à l'Assemblée nationale n'a pu dissimuler ses émotions à l'écoute du texte, lu tour à tour par les élues.

J'avais une chronique toute prête pour ce samedi. À la place, je vous confie leur texte. Prenez le temps de le lire. Ce sera votre contribution. Un point de départ.

Maryse Gaudreault : Il y a 25 ans, le 6 décembre 1989, la nuit et la neige tombaient sur Montréal, quand les premiers coups de feu ont déchiré les murs de l'École polytechnique. À la veille des examens, dans les salles de cours et les corridors grouillants de vie, la mort s'est invitée, munie d'une carabine semi-automatique.

Karine Vallières : Une heure plus tard, les images nous clouaient à nos écrans. Des brancards chargés, des parents affolés, des policiers déstabilisés, des rumeurs sur le nombre de tireurs, des garçons sous le choc décrivant le tueur qui ne visait que les femmes.

Julie Boulet :  Ce jour-là, 14 femmes étaient tuées, 14 personnes blessées, des dizaines de familles, d'amis et de collègues étaient marqués à jamais. Quatre d'entre eux se suicidèrent. Et on apprendrait plus tard que le tueur avait dans sa mire une quinzaine d'autres Québécoises connues et influentes. Le Québec, une société tranquille, prospère, progressiste et fière d'être reconnue comme l'une des plus égalitaires de la planète, basculait dans l'incom-préhen-sion. Et la question que tous se posaient : pourquoi ici?

Christine St-Pierre : Vingt-cinq ans plus tard, nous sommes là, 33 femmes, 33 parlementaires de différents partis, aux opinions diverses, mais unies par des valeurs d'égalité, de justice et de solidarité. Individuellement, nous avons fait des choix parfois difficiles pour atteindre cette Assemblée.

Lise Thériault : Nous avons vaincu nos doutes, trouvé des appuis, accepté de payer le prix en termes de conciliation famille-travail. Nous avons combattu le cynisme de plusieurs envers la politique et affirmé notre compétence.

Lucie Charlebois : Il aura suffi de l'histoire terrible d'un animateur vedette pour que le silence se fracasse, pour que des femmes connues, jalouses de leurs vies privées, révèlent la honte et la peur subie lors d'agressions passées pour que des milliers de femmes anonymes les suivent, dénoncent à leur tour leurs agresseurs et expriment l'urgence d'agir.

Nicole Ménard : Car la violence à l'égard des femmes et des enfants ne semble pas se résorber. Elle nous rejoint dans nos maisons, nos rues, nos lieux de travail. Ailleurs, elle sévit dans les camps de réfugiés, les bidonvilles, les champs de bataille, les maisons cossues, les ateliers sombres, les usines aux portes cadenassées.

Stéphanie Vallée : Individuellement, nous nous pensons à l'abri. Nous sommes des femmes choyées qui ont pris leur place dans l'espace public, qui ont les moyens d'agir, de se défendre et de défendre les leurs. Nous sommes des battantes.

Kathleen Weil : Nous sommes ces 1500 Québécoises tuées depuis 1989 par d'ex-conjoints incapables de supporter la séparation, incapables de demander de l'aide.

Francine Charbonneau : Nous sommes Rinelle Harper, 16 ans, violée et laissée pour morte dans les eaux glacées de la rivière Assiniboine, à Winnipeg. Elle a survécu, mais, depuis 1980, près de 1200 femmes autochtones ont été assassinées ou ont disparu au Canada.

Dominique Vien : Nous sommes Zainab, Sahar et Geeti Shafia, assassinées au nom de l'honneur puis noyées au fond du canal Rideau, à Kingston, même si, au Canada, nous ne sommes pas des cas isolés.

Hélène David : Nous sommes ces 200 étudiantes enlevées dans une école du Nigéria par le groupe Boko Haram et transformées en épouses, esclaves sexuelles et soldates.

Filomena Rotiroti : On dira que nous confondons tout, que nous exagérons, que nous banalisons des horreurs quand on les compare au sort enviable des Québécoises. Nous persistons et disons qu'il y a un lien entre ces soi-disant faits divers, ces dénis de justice, ces guerres oubliées.

Rita de Santis : Il faudra que les hommes s'y mettent aussi. Vous tous, collègues parlementaires, amis, amoureux, frères, fils, citoyens, amours de nos vies, compagnons de nos âges, parlez, respectez et aimez les femmes autour de vous et élevez vos enfants dans cet esprit.

Marie Montpetit : Nous sommes fières de voir que l'Assemblée nationale fera sa part. Puisqu'une commission parlementaire et un forum public se pencheront bientôt sur la violence sexuelle à l'égard des femmes, et ce, dans un climat non partisan et en vue d'un plan d'action.

Marie-Claude Nichols : Pendant les prochains jours, au Québec comme ailleurs, nous serons des dizaines de milliers à commémorer la tuerie de Polytechnique. Nous vous invitons, où que vous soyez, à participer à cet exercice de mémoire, à remplacer, dans vos souvenirs, le nom du tueur par ceux des 14 jeunes femmes au sourire éclatant et au regard confiant pour ne jamais oublier.

Caroline Simard : Annie Turcotte, 20 ans, qui avait choisi le génie des matériaux pour améliorer l'environnement. Elle ne pourra jamais plus nager et plonger comme elle aimait tant.

Manon Massé : Anne-Marie Edward, 21 ans. Ses parents Suzanne et Jim se battront férocement avec Heidi Rathjen et Wendy Cukier pour le contrôle des armes à feu.

Françoise David : Maryse LeClair, 23 ans. C'est son père, le lieutenant Pierre LeClair de la police de Montréal, qui trouvera son corps transpercé au couteau de chasse par le tueur juste avant qu'il ne se suicide.

Chantal Soucy : Geneviève Bergeron, 21 ans. Elle voulait s'imposer en génie civil. Elle chantait et jouait de la clarinette. Sa mère Thérèse Daviau, femme politique montréalaise s'engagera dans la fondation des victimes du 6 décembre.

Nathalie Roy : Barbara Daigneault, 22 ans. Tout comme son père professeur à l'École de technologie supérieure, elle avait choisi le génie mécanique. En 1991, employés et étudiants de l'ETS créeront le Fonds Barbara Daigneault qui, par des bourses, encouragera des femmes à devenir

ingénieures.

Claire Samson : Maryse Laganière, 25 ans. Elle est une employée de Poly et une jeune mariée qui ne verra jamais grandir les enfants qu'elle aurait désirés.

Lise Lavallée : Anne-Marie Lemay, 22 ans. Elle ne sera pas ingénieure et n'aura jamais de problème à concilier famille et travail.

Sylvie D'Amours : Maud Haviernick, 29 ans. Dans 20 ans, sa soeur Sylvie échangera sereinement à la télé avec la mère du tueur, une femme blessée à une autre.

Diane Lamarre : Hélène Colgan, 23 ans. Elle avait déjà trois offres d'emploi. Elle allait peut-être choisir Toronto.

Nicole Léger : Nathalie Croteau, 23 ans. Avec son amie Hélène, elle aussi en dernière année de génie mécanique, elle avait prévu passer ses vacances dans le sud.

Lorraine Richard : Michèle Richard, 21 ans. Elle ne sera jamais l'ingénieure en chef de la reconstruction du pont Champlain.

Agnès Maltais : Annie St-Arneault, 23 ans. Elle se voyait partir en Afrique et travailler en coopération internationale avec son frère, Serge, qui lui aurait fait découvrir son monde.

Martine Ouellet : Barbara Klucznik-Widajewicz, 31 ans. Elle avait émigré de Pologne avec son mari en 1987. Elle aimait Mont-réal. Elle l'a fait découvrir à son frère, Pavel.

Véronique Hivon : Sonia Pelletier, 28 ans. Elle était à la tête de sa classe et faisait la fierté de son village de Saint-Ulric. Elle recevra un diplôme posthume.

Carole Poirier : Leurs vies se sont arrêtées trop vite. C'est à nous tous et toutes, maintenant, d'en garder la mémoire vivante, de transformer la noirceur en lumière, la haine en harmonie. Notre vie continue. Faisons-la meilleure ensemble.

Deux députées n'ont pu participer à l'événement, soit Marguerite Blais et Sylvie Roy. Elles avaient donné leur accord à l'initiative.

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